À travers Déconstruire le terrorisme, de la fabrication de l’extrémisme à l’ingénierie de la violence et des intérêts politiques, l’écrivain et chercheur palestinien Ahmed Arar Mohammed Al-Atawna propose une lecture critique du terrorisme qui dépasse les idéologies radicales et les auteurs directs des attentats pour interroger les réseaux de financement, les défaillances des services de renseignement, les responsabilités institutionnelles et les calculs géopolitiques. En revenant notamment sur les attentats du 11 septembre 2001 et les attaques du 7 octobre 2023, l’auteur soulève une question centrale, celle des informations disponibles, des décisions prises ou non prises et des acteurs susceptibles d’avoir contribué, à différents niveaux, à rendre la violence possible.
Le terrorisme se résume-t-il à un homme armé ou à une idéologie extrémiste en quête de victimes ? Derrière les grandes tragédies sécuritaires, d’autres questions, plus complexes, demeurent. Qui a financé ? Qui savait ? Qui a ignoré les avertissements ? Et qui disposait des moyens d’intervenir sans le faire ?
C’est autour de ces interrogations que l’écrivain et chercheur palestinien Ahmed Arar Al-Atawna construit son nouvel ouvrage, Déconstruire le terrorisme, de la fabrication de l’extrémisme à l’ingénierie de la violence et des intérêts politiques. Loin de s’en tenir au profil de ceux qui commettent les attentats, l’auteur entreprend d’examiner les conditions qui rendent la violence possible. Son analyse s’étend des discours idéologiques aux circuits financiers, en passant par les structures organisationnelles, les politiques gouvernementales, les services de renseignement et les centres de décision.

Du 11 septembre au 7 octobre, deux événements sous la loupe
L’ouvrage revient sur deux événements majeurs qui ont profondément marqué les trajectoires politiques, sécuritaires et militaires contemporaines, les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis et les attaques du 7 octobre 2023 en Israël. Si ces deux événements s’inscrivent dans des contextes différents, ils soulèvent, selon l’auteur, des interrogations communes sur la nature des alertes des services de renseignement, les décisions politiques prises en amont, les réseaux de financement et l’écart entre la connaissance d’une menace et la capacité à l’empêcher.
Le livre ne postule pas que les services de renseignement auraient organisé ces attaques. Il invite plutôt à examiner les différentes formes de responsabilité susceptibles d’être engagées, depuis la défaillance sécuritaire et la négligence grave jusqu’à l’éventuelle facilitation délibérée.
Une distinction essentielle, qui impose de s’appuyer sur des preuves indépendantes avant d’attribuer une participation criminelle directe à quelque acteur que ce soit.
Quand l’argent devient un rouage de la violence
L’un des axes de cette étude concerne l’économie des organisations armées. Comment une idéologie extrémiste parvient-elle à se transformer en une structure capable de mobiliser des ressources, de recruter, de communiquer et de mener des opérations ? Pour l’auteur, aucune analyse sérieuse du terrorisme ne saurait faire l’impasse sur les flux financiers, les sources de financement et les décisions des institutions chargées de les surveiller, de les contrôler ou d’en empêcher les détournements.
L’approche établit toutefois une distinction fondamentale entre l’aide humanitaire destinée aux populations civiles et le financement de groupes armés. Les soupçons sécuritaires ne peuvent, à eux seuls, justifier la criminalisation des secours apportés aux populations victimes des conflits.
La question centrale, qui savait ?
L’un des apports du livre est de remettre en question une lecture trop rapide des catastrophes sécuritaires, souvent considérées comme la preuve automatique d’une planification préalable.
Or, le fait qu’un service de renseignement ait connaissance d’une menace ne signifie pas nécessairement qu’il en connaisse les modalités précises, la date ou l’ampleur. Cela ne dispense cependant pas les institutions concernées de rendre des comptes lorsque des avertissements répétés, des informations disponibles ou des décisions contestables soulèvent des interrogations légitimes.
Ahmed Arar Al-Atawna plaide ainsi pour un examen méthodique des documents, de la chronologie des faits et de la chaîne des responsabilités. L’enjeu est de dépasser aussi bien les accusations générales que les justifications officielles qui ne seraient pas étayées par des éléments vérifiables.
Terrorisme et politique, des liens à examiner
L’analyse dépasse le seul terrain sécuritaire pour aborder une question plus large, celle de l’exploitation politique des crises et de l’influence que peuvent exercer les calculs stratégiques sur les décisions relatives aux groupes armés. L’auteur invite à examiner les situations dans lesquelles certains acteurs peuvent tirer avantage des conséquences d’un événement violent, ainsi que les circonstances où des choix politiques contribuent à maintenir un environnement favorable à la violence. Il pose néanmoins une distinction essentielle entre le bénéfice politique tiré d’un événement après sa survenue et la participation à sa préparation. Qu’un acteur ait intérêt à exploiter une crise ne constitue pas, en soi, une preuve qu’il l’a provoquée ou organisée. Cette exigence de distinction entre faits établis, allégations judiciaires, pistes d’enquête journalistique et hypothèses constitue l’un des principes méthodologiques revendiqués par l’ouvrage.
Les victimes avant les calculs politiques
Malgré la sensibilité et la dimension controversée du sujet, la protection des civils occupe une place centrale dans la réflexion éthique du livre. La recherche des responsabilités ne saurait servir à justifier les attaques contre les populations civiles, pas plus que les victimes ne doivent être réduites à de simples instruments au service d’un récit politique. L’auteur défend la nécessité d’une plus grande transparence, de l’ouverture des archives et d’enquêtes indépendantes, afin de mieux établir les responsabilités juridiques et politiques sans substituer les soupçons aux preuves.
Un ouvrage qui ramène la question du terrorisme au pouvoir
Structuré en onze chapitres, Déconstruire le terrorisme croise plusieurs champs d’analyse, notamment la sociologie politique, l’économie, l’histoire des opérations clandestines et l’étude des défaillances du renseignement. Sa principale interrogation est claire, comprendre le terrorisme exige d’aller au-delà de l’idéologie de ses auteurs, sans pour autant attribuer automatiquement aux États la responsabilité de chaque événement violent.
Entre ces deux lectures, Ahmed Arar Al-Atawna propose d’examiner plusieurs niveaux de responsabilité, celle de l’auteur de l’acte, celle des acteurs qui l’ont rendu possible, celle des institutions qui auraient disposé d’informations sans agir suffisamment et celle des politiques ayant contribué à prolonger les conditions favorables à la violence. Le livre déplace ainsi le regard. Au-delà de la question « Qui a appuyé sur la gâchette ? », il invite à s’interroger sur les réseaux, les décisions et les ressources qui ont rendu le geste possible, mais aussi sur les mécanismes permettant d’en établir les responsabilités.
Une démarche qui rappelle qu’une analyse rigoureuse du terrorisme ne peut se satisfaire ni des explications simplistes ni des accusations sans preuves. Elle exige des faits vérifiables, des enquêtes indépendantes et une volonté réelle de soumettre les détenteurs du pouvoir à l’examen public.
Amina S.
