Alors que Washington somme ses alliés de le rejoindre dans une coalition maritime en plein cœur du brasier iranien, les capitales européennes opposent un «non» historique.
Entre crainte d’un engrenage militaire et quête d’autonomie stratégique, l’OTAN vacille et l’axe transatlantique montre des signes de rupture profonde.
Un «J’accuse» européen : L’OTAN n’est pas le taxi armé de l’Amérique
La demande était pourtant présentée comme un test de loyauté. Donald Trump avait prévenu : sans soutien à sa mission d’escorte dans le détroit d’Ormuz, l’OTAN connaîtrait un avenir «très sombre». Mais la menace s’est retournée contre son auteur. Loin de plier, les Européens ont dégainé une fin de non-recevoir collective.
À Bruxelles, le ton est donné. Selon des diplomates cités par Politico, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont affiché une «quasi-unanimité» dans leur refus d’envoyer des navires et des soldats dans ce que beaucoup perçoivent désormais comme «la guerre de quelqu’un d’autre».
L’Allemagne, par la voix du chancelier Friedrich Merz, a planté le premier drapeau rouge : «L’OTAN est une alliance de défense, pas une alliance d’intervention.». Une pique à peine voilée à l’administration américaine, accusée de vouloir instrumentaliser le traité de l’Atlantique Nord pour des objectifs bilatéraux.
La France a immédiatement emboîté le pas. Emmanuel Macron a tenu à recadrer le déploiement naval français dans la région : il s’agit d’une mission «purement défensive et d’escorte», insiste-t-il, bien loin de l’offensive que Washington appelle de ses vœux. Une manière de dire que Paris ne se laissera pas entraîner dans une escalade dont il ne maîtrise ni le calendrier ni les objectifs.
L’Italie, par la plume du quotidien La Repubblica, a même qualifié l’initiative américaine de «Mission Impossible», pointant des risques militaires et des coûts exorbitants pour un résultat géopolitique plus
qu’incertain.
Le droit de réserve : Quand l’Europe oppose le traité à la volonté américaine
Mais le refus européen n’est pas qu’une posture politique. Il s’appuie sur une lecture stricte des textes fondateurs de l’OTAN. Aux Pays-Bas, Ben Bekkering, chercheur à l’Institut Clingendael, a rappelé un principe fondamental : «Le traité de l’OTAN stipule que les pays ne doivent pas importer leurs conflits bilatéraux au sein de l’Alliance.» Traduction : l’Europe n’a pas à éponger les dettes stratégiques d’une guerre décidée unilatéralement à Washington.
L’argument du «hors zone» est également brandi. Le détroit d’Ormuz ne se trouve pas sur le territoire des membres de l’OTAN. Juridiquement, l’article 5 ne s’applique pas.
Et politiquement, les Européens n’ont aucune envie de créer un précédent qui ferait de l’Alliance un gendarme maritime planétaire aux ordres de la Maison-Blanche.
En Croatie, l’ancien ambassadeur Bozo Kovacevic a été tranchant : «La méthode américaine – exiger l’alignement sans consultation – fragilise la prise de décision collective.»
Une critique qui va droit au cœur du malaise transatlantique : comment accepter de mourir pour un détroit dont on n’a pas décidé la fermeture ?
La vulnérabilité économique : L’Europe, première victime collatérale
Si les Européens reculent, ce n’est pas seulement par entêtement politique. C’est aussi parce qu’ils sont les premiers à payer le prix de l’escalade. Zhang Xiangrong, de l’Université du Nord-Ouest en Chine, le résume en une formule : «l’Europe est devenue le “porteur de coûts externes” du conflit».
Contrairement aux États-Unis, exportateurs d’énergie, le Vieux Continent dépend massivement des importations. Toute flambée des prix du pétrole due à l’insécurité dans le détroit frappe directement ses économies, déjà fragilisées. S’engager militairement aux côtés de Washington reviendrait à aggraver son propre calvaire économique.
Le Portugal, par la voix de son commentateur Miguel Baumgartner, va plus loin : beaucoup d’Européens perçoivent l’initiative américaine comme une tentative de «partager les coûts politiques de la guerre». Une manière d’impliquer l’Europe dans les conséquences d’une décision qu’elle n’a pas prise, pour éviter que Washington n’en porte seul le poids devant l’opinion.
Le théâtre Trump : Derrière la coalition,Une stratégie vacillante
Cette offensive diplomatique américaine cache-t-elle une faiblesse stratégique ? Plusieurs analystes le pensent. Oscar Martinez Tapia, politologue à l’IE University de Madrid, décèle dans la démarche de Trump une «forte dimension théâtrale».
Il s’agirait d’actions «hautement performatives et symboliques» destinées à projeter l’image d’un leadership américain regain, tout en satisfaisant une opinion publique nationale avide de fermeté.
Radio France a enfoncé le clou, décrivant la requête américaine comme «le signe d’une stratégie vacillante». Washington chercherait désormais le soutien d’alliés qu’il avait pourtant marginalisés ces dernières années.
Une contradiction majeure : comment exiger la solidarité de partenaires que l’on a systématiquement ignorés lors des décisions unilatérales ?
L’économiste espagnol Pedro Barragan y voit, lui, un tournant historique : «La diversification des positions européennes face aux actions militaires américaines reflète une volonté croissante d’autonomie stratégique.»
Vers une Europe de la défense ?
Car le paradoxe est de taille. En voulant forcer la main à ses alliés, Donald Trump pourrait bien avoir accéléré le processus qu’il redoute le plus : l’émergence d’une Europe de la défense indépendante.
Dana Lusa, professeure à l’université de Zagreb, observe que «les Européens ne veulent pas s’impliquer dans la guerre de quelqu’un d’autre».
Une réticence qui, couplée à l’absence de consultation préalable, nourrit un sentiment d’urgence : si l’Amérique peut décider seule d’entrer en guerre, l’Europe doit être capable de se protéger seule.
La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a d’ailleurs coupé court à toute ambiguïté : l’UE n’étendra pas sa mission navale Aspides (déployée en mer Rouge) au détroit d’Ormuz, jugé trop risqué.
Une décision qui illustre le nouveau rapport de force : l’Europe fixe désormais ses propres lignes rouges, y compris face à son principal allié historique .
Malik M.
