De la clandestinité, pendant la guerre d’Algérie, aux podiums de Paris, le destin hors du commun d’une femme qui a refusé de choisir entre le combat et la beauté.
Elle s’appelait Fatima-Zahra, mais le monde de la mode la connaît sous le nom de Yasmina.
Derrière ce pseudonyme élégant se cache l’une des figures les plus fascinantes du XXe siècle algérien : une résistante farouche qui a bravé la torture et l’exil, avant de devenir la première créatrice de haute couture de son pays. Son histoire est celle d’une double révolution, personnelle et nationale.
De l’ombre des maquis à la lumière des ateliers
Née à Bologhine, sur les hauteurs d’Alger, Yasmina Chellali a grandi sous le joug colonial. Très tôt, elle a compris l’injustice : tandis que les enfants français apprenaient à lire et à écrire, on destinait les petits Algériens aux travaux manuels. Elle-même fut envoyée dans une école professionnelle où l’on enseignait aux filles à repasser le linge. Mais son esprit, lui, refusait de se soumettre.
Son engagement pour l’indépendance fut naturel.
Sa famille cachait des combattants du Front de libération nationale. Yasmina, elle, transportait des messages secrets aux maquisards, jouant de sa discrétion pour tromper l’ennemi.
Arrêtée à plusieurs reprises, elle connut l’horreur des geôles coloniales. On la fit défiler nue dans les rues d’Alger à bord d’un véhicule militaire, on la traîna au sommet du clocher de Notre-Dame d’Afrique en la menaçant de la précipiter dans le vide. Elle entendait les cris des torturés dans les pièces voisines. On lui dit que son père était parmi eux. Elle ne craqua pas.
Lorsque les autorilles fouillèrent ses affaires, elles s’attendaient à trouver des documents compromettants. Elles tombèrent sur des adresses d’actrices et de mannequins françaises.
Elles ne comprirent jamais que cette jeune femme, au cœur de la tourmente, gardait déjà en elle une passion secrète pour l’élégance et la création.
De Paris à Alger, l’élégance comme arme de résilience
Après l’indépendance, Yasmina épousa un compagnon de lutte, le commandant Azeddine, qu’elle ne connaissait que sous son nom de guerre. Elle organisa alors le tout premier défilé de mode de l’Algérie libre un geste audacieux, presque provocant dans un pays en ruines. Pour elle, la beauté n’était pas un luxe, mais une revanche sur des décennies d’humiliation.
Elle osa même baptiser certaines de ses robes du nom de révolutionnaires, défiant les conventions.
Mais la guerre civile des années 1990 la rattrapa. Menacée de mort, victime de tentatives d’assassinat, elle dut fuir à Paris. Là, elle reconstruisit tout : un atelier, une maison de couture, une réputation. Pourtant, elle n’oublia jamais l’Algérie. Ses créations, imprégnées du patrimoine ancestral, la chedda de Tlemcen, les bijoux skhab, les broderies traditionnelles, devinrent des ambassadrices de son pays sur la scène internationale.
Sa clientèle ? Les épouses des présidents Boumédiène et Bendjedid, la reine Rania de Jordanie, Danielle Mitterrand, l’actrice Claudia Cardinale, la chanteuse Warda, et même Valentina Terechkova, la première femme cosmonaute. En 2020, elle fut honorée aux Oriental Fashion Awards à l’UNESCO.
Aujourd’hui, Yasmina est rentrée à Alger. Elle y dirige un atelier de deux cents employés, transmettant son savoir-faire et sa flamme. À bientôt quatre-vingt-dix ans, elle incarne cette vérité simple que la guerre n’a jamais pu étouffer : la mode peut être un champ de bataille, et une robe, un acte de liberté n
Razyka T.
