Plus de soixante ans se sont écoulés depuis la nuit du 17 octobre 1961, où le jeune Ahmed Touil, alors âgé de 13 ans, a été photographié, le visage perdu et commotionné, lors de la manifestation algérienne réprimée à Paris. Aujourd’hui âgé de 77 ans, il revient avec une mémoire à la fois fragmentée et tenace sur les événements qui ont marqué à jamais sa vie et forgé ses engagements.
Dans cet entretien exclusif accordé à Algérie Confluences, ses réponses, délivrées avec une sincérité poignante, sont les pièces d’un puzzle mémoriel qu’il continue patiemment de reconstituer.
Propos recueillis pas Razyka Tiar
Algérie Confluences : En regardant cette photo aujourd’hui, qu’est-ce que cet homme de 77 ans
peut-il dire à cet enfant de 13 ans ?
Ahmed Touil : Face à cette photo où j’apparais comme un garçon perdu, je dois avouer que l’amnésie immédiate, ce black-out, est longtemps restée un mur infranchissable. Aujourd’hui, si je pouvais parler à cet enfant de 13 ans, je lui dirais probablement que je comprends sa confusion et sa peur.
Avec le temps, des fragments de mémoire sont revenus, par bribes. Je me souviens notamment m’être retrouvé seul au milieu de la manifestation, complètement perdu, après que mon frère et sa femme aient été embarqués par la police à la sortie du métro Opéra.
C’était le chaos. Selon l’historien Jean-Luc Einaudi, dont les enquêtes ont fait la lumière sur ces événements, ce que j’ai vécu était un acte de répression pure. Finalement, c’est la police de secours qui m’a ramené chez moi. Ces fragments, bien que douloureux, ont peu à peu construit un pont entre l’enfant que j’étais et l’homme que je suis devenu.
Vous avez dit qu’après avoir vu cette photo dans le journal, vous avez pris la décision définitive de ne jamais demander la nationalité française. Pouvez-vous nous aider à comprendre ce qui, précisément, dans ce cliché et dans la découverte de ce qui s’était passé, a cristallisé cette décision si forte ? Était-ce un acte de deuil, de résistance, ou les deux ?
À l’âge adulte, j’ai fait le serment de rester et de mourir algérien. Ce n’est pas un simple choix, c’est un acte de résistance, une fidélité intime à ma mémoire et à mon histoire.
Votre petit frère Djamel, qui n’avait que 3 ans, se souvient, lui, des couloirs sombres du métro et d’avoir hurlé de peur. Que ressentez-vous en sachant que votre frère cadet porte, lui aussi, le traumatisme de cette nuit, mais avec les souvenirs déformés et sensoriels d’un tout-petit ? Avez-vous parlé de cela ensemble, adultes ?
Ses souvenirs sont différents des miens : des images sensorielles, comme les couloirs sombres du métro et la peur qui l’a fait hurler. Ce sont les souvenirs déformés d’un tout-petit, mais la terreur, elle, était bien réelle. En tant qu’adultes, nous en avons parlé ensemble. Confronter nos mémoires parallèles, celle de l’adolescent et celle d’un enfant, a été une façon de reconnaître que ce traumatisme a touché toute notre famille, à différents degrés, mais indélébilement.
Aujourd’hui, quand vous voyez des images d’enfants pris dans des conflits, comme vous l’évoquez avec la Palestine, qu’est-ce qui vous traverse l’esprit et le cœur ? Pensez-vous que le monde n’apprend jamais de son passé, ou au contraire, que le témoignage des survivants comme vous est plus crucial que jamais ?
Aujourd’hui, quand je vois à la télévision des images d’enfants palestiniens meurtris, une immense tristesse m’envahit. Nous assistons tous spéctateurs et impuissants à la vue de ces images. Cela réveille une colère et une profonde empathie. Nous aussi, nous avons été brutalisés et jetés dans la violence.
Voir ces images, c’est comme voir un reflet de notre propre histoire. Cela me pousse à croire que le monde n’apprend peut-être pas assez de son passé.
C’est précisément pour cela que le témoignage des survivants comme moi est plus crucial que jamais. Parler, c’est une forme de résistance contre l’oubli et la répétition de l’horreur.
On vous a souvent suggéré d’écrire un livre, mais vous avez évoqué le traumatisme comme une entrave. Pourtant, vous témoignez aujourd’hui.
Est-ce que le fait de parler, encore et encore, est une façon pour vous de reprendre possession de cette nuit du 17 octobre, de dominer le traumatisme qui vous a frappé d’amnésie ?
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, je n’ai jamais eu l’ambition d’écrire un livre sur ce qui m’est arrivé. L’écriture m’a toujours semblé une montagne infranchissable, sans doute parce que le traumatisme creuse un fossé que les mots peinent à combler. Pourtant, une forme de reconnaissance est venue par d’autres voix. Dans son ouvrage La Bataille de Paris, le militant et historien Jean-Luc Einaudi a consacré un passage à mon histoire, page 248. Lire ces lignes, voir mon vécu inscrit dans le récit historique, a été à la fois étrange et nécessaire.
Si vous deviez transmettre un seul message aux adolescents d’aujourd’hui, en Algérie, en France ou ailleurs, sur l’engagement, la mémoire et la liberté, quel serait-il ? Un message que vous auriez aimé recevoir, vous, le gamin de la photo, le lendemain du 18 octobre 1961.
C’est dans le témoignage oral que j’ai trouvé ma propre voie. Chaque année, le 17 octobre, lorsque
je me rends avec mon frère Djamel sur le pont Saint-Michel pour commémorer, c’est une manière de
manifester pour ma propre guérison. Je ne sais pas pourquoi précisément, mais ce rituel me fait du bien.
Nous devons commémorer cette date obsédante qui ne doit jamais tomber dans l’oubli.
C’est le message que j’aurais aimé recevoir, moi, le gamin de la photo, le lendemain du 18 octobre 1961. Un message me disant que mon expérience, aussi terrible soit-elle, aurait un sens et servirait à alerter
les générations futures .
R. T.
