Numérisation de l’État, l’interconnexion devient le vrai test de la réforme

Décréter le tout-numérique est une chose, faire dialoguer des administrations qui ont longtemps travaillé chacune dans son couloir en est une autre. En ordonnant l’élaboration d’un décret présidentiel fixant un plan de liaison sécurisé entre toutes les institutions, sous la supervision de la Haute Commissaire à la Numérisation, le chef de l’État déplace le débat.

La question n’est plus de savoir s’il faut numériser, mais si l’État saura enfin travailler comme un seul système.Car c’est là que se joue la réforme. Ces dernières années, l’Algérie a multiplié les guichets en ligne, et le portail Dzair Digital Services voit s’y greffer des centaines de prestations. Les impôts, l’énergie, la jeunesse et les associations, le Hadj y ont trouvé leur place.

Mais un service numérisé n’est pas encore une administration modernisée. Tant que chaque secteur détient ses propres données, dans son propre format, le citoyen reste souvent le seul lien entre les institutions, condamné à apporter d’un guichet à l’autre le document que l’État possède déjà.

L’interopérabilité vise précisément ce paradoxe, en faisant circuler l’information plutôt que le justificatif papier. L’extension aux wilayas est sans doute le volet le plus décisif, et le plus exigeant. C’est à l’échelon local que la bureaucratie se vit au quotidien, et c’est là que les écarts d’équipement, de connectivité et de compétences risquent d’être les plus marqués.

Relier les communes et les wilayas aux ministères suppose des infrastructures solides, mais aussi des agents formés et une culture du partage de l’information qui ne se décrète pas.
La stratégie nationale 2025-2030 et les centres de données nationaux fournissent l’ossature, il reste à faire vivre ce réseau jusqu’au dernier guichet.

Reste enfin la condition que le président a posée comme absolue, la protection maximale des données des citoyens. Plus les systèmes se parlent, plus les enjeux de sécurité et de confidentialité grandissent, puisqu’une faille dans un maillon peut s’étendre à l’ensemble.
La confiance des usagers, dont dépend l’adhésion à ces services, se construira sur des garanties concrètes, sur la clarté des règles d’accès aux données et sur la transparence à l’égard de ceux qu’elles concernent.
Le pari est donc double.

Il s’agit de gagner en efficacité, en supprimant les redondances et les délais, et de gagner en confiance, en montrant que la simplification ne se fait pas au prix de la vie privée. Si l’interconnexion tient ses promesses, elle peut transformer le rapport du citoyen à l’administration. Si elle reste au stade des annonces, elle ne fera qu’ajouter une couche de plus à un édifice déjà complexe. Les prochains mois, avec la publication du décret et ses premières applications dans les wilayas, diront de quel côté penche la balance.

R. Tiar