Sortie de la liste grise du GAFI: Les coulisses d’une bataille de dix-huit mois

L’Algérie a officiellement quitté, le 19 juin 2026, la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), au terme d’une décision annoncée lors des sessions plénières tenues au siège de l’Organisation de coopération et de développement économiques, à Paris.
Dans un entretien accordé au quotidien El Chourouk, le vice-président de la Chambre nationale des notaires, Abdesselam Boudjemline, par ailleurs président de la Chambre régionale des notaires de l’Est, revient sur le rôle joué par sa profession dans cette sortie, obtenue vingt mois seulement après l’inscription du pays sur cette liste, en octobre 2024.
Selon lui, cette réussite est le fruit d’un travail collectif engagé par l’ensemble des acteurs directement impliqués dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme autorités judiciaires, services chargés de l’application de la loi, autorités de supervision et de contrôle, institutions financières et professions non financières, au premier rang desquelles le secteur du notariat, classé «à risque moyen à élevé» selon l’évaluation nationale des risques.

Une feuille de route sectorielle exécutée au pas près
Boudjemline détaille les cinq leviers qui ont permis d’accélérer ce processus : la consécration, chaque année, de plus de 20% du budget de la Chambre nationale des notaires au renforcement du contrôle et à la numérisation du secteur ; la mise en place de mécanismes électroniques de vérification du bénéficiaire effectif ; un système de contrôle croisé avec les listes de sanctions et de personnes ou entités liées au terrorisme, exécuté en moins de 24 heures ; et surtout des campagnes d’inspection inédites ayant couvert l’ensemble des études notariales du pays, dont plus de 1 000 pour la seule circonscription de l’Est, réparties sur quatre cycles de contrôle.
Un programme annuel de formation a par ailleurs été déployé au profit des notaires, de leurs collaborateurs et des agents de contrôle, sous la supervision du ministère de la Justice et en coordination avec la Cellule de traitement du renseignement financier.
Un groupe de travail réunissant les représentants des trois chambres régionales Est, Centre et Ouest a en parallèle conduit une évaluation sectorielle, validée le 10 juin 2025 par la Commission nationale d’évaluation des risques de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme, puis publiée sur le site du ministère de la Justice et diffusée lors de journées d’étude organisées en novembre 2025.

L’entrée en vigueur de la loi de finances 2025, tournant décisif
Le responsable rappelle que l’article 207 de la loi de finances 2025 a imposé le passage obligatoire par les circuits bancaires pour toute transaction immobilière, bâtie ou non bâtie, ainsi que pour la vente et l’achat de yachts une disposition qui a renforcé le rôle de vigilance du notaire, désormais
tenu d’établir une fiche client pour chaque transaction, d’identifier le bénéficiaire effectif des personnes morales et montages juridiques, et d’activer la fonction de conformité au sein des études.

Une visite d’experts internationaux décisive en avril 2026
Sur le plan international, M. Boudjemline retrace le fil des événements ayant conduit à la décision finale : après plusieurs rapports périodiques et réunions avec les évaluateurs du GAFI, l’organisation a estimé, lors de sa session de février 2026 tenue à Mexico, que l’Algérie avait mené à bien son plan d’action, ouvrant la voie à une visite de terrain.
Celle-ci s’est tenue les 15 et 16 avril 2026, avec des réunions consacrées respectivement à la Chambre nationale des notaires en tant qu’organe de supervision, puis aux notaires eux-mêmes en tant qu’assujettis. Il précise que cette visite ne visait pas à ajouter de nouvelles exigences, mais à vérifier, sur la base d’éléments concrets, que les réformes engagées produisaient des résultats tangibles et irréversibles
Vers la sortie de la liste noire européenneInterrogé sur les retombées économiques de cette sortie de liste grise, le vice-président de la Chambre nationale des notaires évoque une levée progressive des restrictions pesant sur les transactions internationales, un allègement des procédures de «vigilance renforcée» longtemps imposées par les banques et institutions financières étrangères aux flux financiers algériens, ainsi qu’un regain de confiance des investisseurs étrangers et des bailleurs de fonds.
Il estime que cette dynamique devrait, à terme, permettre à l’Algérie de sortir également de la liste noire de l’Union européenne, avec à la clé une réduction du coût des transactions bancaires et une simplification des crédits documentaires liés au commerce extérieur.
Il n’omet cependant pas de rappeler que le chantier est loin d’être clos : l’Algérie sera de nouveau évaluée par le GAFI début 2029, sur la base des données couvrant la période 2024-2028, ce qui impose, selon lui, de maintenir l’effort de mise en conformité engagé ces deux dernières années.
«Le grand défi à venir est de tenir la position acquise et de préserver cet acquis», conclut-il, appelant les autorités supérieures du pays à continuer d’accompagner la profession notariale dans l’exercice de ce rôle qu’il qualifie de « devoir national ».
Farid B.