Pièce théâtrale Mofarqa:Une méditation scénique sur l’enfermement et la quête impossible

Dans le cadre du 18ᵉ Festival national du théâtre professionnel, le Théâtre régional d’El Eulma a présenté au TNA une création ambitieuse et troublante, «Mofarqa», mise en scène par Halim Zeddam. Inspirée librement de Fando et Lis de Fernando Arrabal, cette adaptation transcende le registre de l’absurde pour offrir une réflexion acérée sur la condition humaine et les impasses sociales.
Dès les premiers instants, le spectateur est saisi par une atmosphère de claustration et de deuil. Un prologue froid, situé dans un espace évoquant un cimetière, plante le décor d’un univers où la marche vers un idéal se heurte à l’immobilité.
La pièce s’organise autour d’une quête sans fin : des personnages tentent d’atteindre un but inaccessible, condamnés à errer dans un espace circulaire qui symbolise l’enfermement existentiel. Au cœur de cette errance, le couple formé par Didi et Louiza structure le récit. Louiza, interprétée avec une vulnérabilité poignante, est physiquement entravée – paralysée et enchaînée à son fauteuil –, tandis que Didi, incarné par Hichem Guergah avec une intensité remarquable, oscille entre protection et domination.
Cette relation, à la fois tendre et violente, devient une métaphore des chaînes sociales et des rapports de pouvoir, notamment ceux qui pèsent sur la condition féminine.
Autour d’eux, un chœur de personnages secondaires – interprétés par Faten Guessar, Mayssa Ben Aïssa, Hamid Bouherroud, Abdelbasset Fettouch et Abid Mehamli – évolue dans des dialogues fragmentés et répétitifs. Leurs échanges, parfois absurdes, parfois cruels, accentuent l’impression de stagnation collective.
Chaque silhouette incarne une facette de la société : l’intellectuel désincarné, l’esthète distant, la figure marginalisée, l’autorité féminine affirmée. Ensemble, ils dessinent une cartographie subtile des normes, des exclusions et des tensions qui traversent le corps social.
La scénographie de Souhil Boukhedra participe pleinement à cette dramaturgie de l’enfermement. L’espace, volontairement épuré et circulaire, contraint les déplacements et renvoie sans cesse les personnages à leur point de départ.
La bande-son composée par Abdelkader Soufi et les chorégraphies signées Salah Eddine Khaledi et Salim Bouwden renforcent cette sensation d’étouffement tout en offrant par moments des respirations lyriques ou rituelles.
Si la pièce manifeste une légère hésitation dans ses dernières séquences, tiraillée entre plusieurs lignes narratives, elle n’en conserve pas moins une force et une cohérence remarquables.
Mofarqa est avant tout une œuvre qui ose la radicalité formelle et intellectuelle.
En convoquant l’absurde non comme une fin en soi, mais comme un prisme pour interroger l’immobilité sociale, la quête de sens et les rapports de domination, Halim Zeddam signe une proposition théâtrale exigeante et nécessaire. Une pièce qui prouve, s’il en était besoin, que le théâtre algérien contemporain sait se saisir des grandes questions humaines avec audace et inventivité.
Amina S.