Dans un silence médiatique assourdissant, une tragédie moderne se joue au royaume chérifien. Alors que la jeunesse marocaine descend pacifiquement dans la rue pour réclamer dignité et justice, la réponse des autorités est d’une brutalité glaçante : plus de 600 arrestations dont une centaine de mineurs, des tirs à balles réelles, et trois vies fauchées dans des conditions qui rappellent les heures les plus sombres des régimes autoritaires.
Le crime de Lqliâa : un tournant dans la répression
Abdessamad Oubla n’était pas un manifestant. Jeune diplômé de l’Institut du cinéma de Ouarzazate, cet artiste prometteur documentait les mobilisations de la Génération 212 lorsqu’une balle en pleine tête l’a froidement abattu. Son seul crime ? Avoir bravé son objectif sur la réalité d’un Maroc qui étouffe sa jeunesse. Les images, diffusées malgré la censure, sont accablantes : Abdessamad et deux autres victime, dont Mohammed Ben Khalifa et un mineur, ont été touchés dans le dos alors qu’ils fuyaient. Preuve irréfutable qu’il ne s’agissait ni de «légitime défense» ni d’«attaque de poste» comme tente de le faire croire un rapport officiel visiblement falsifié.
Un système qui se dérobe
Face à ce triple homicide, l’appareil d’État marocain choisit la dissimulation plutôt que la transparence. Le commandement de la gendarmerie du Sud étouffe l’affaire, le parquet d’Agadir relaie une version contredite par les preuves vidéo, et les familles des victimes se heurtent à un mur de silence. Le père d’Abdessamad, dans un témoignage bouleversant, affirme que son fils ne faisait qu’exercer son métier de reporter. Celui de Mohammed Ben Khalifa accuse directement la gendarmerie d’avoir «.tiré à balles réelles dans la rue». Dix ans après la mort suspecte de Mohammed Ajdidik, percuté par un véhicule de la gendarmerie dans la même région, Lqliâa renoue avec la violence d’État.
La mobilisation s’organise
Le Syndicat National des Paysans (SNP-CGT), par la voix de son secrétaire général Amal Lahoucine, a saisi le Parquet général à Rabat et le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire. Plus significatif encore, l’organisation a porté l’affaire devant le Secrétaire général des Nations unies et le Comité des droits de l’homme de l’ONU, exigeant une enquête internationale. Dans la plainte déposée, le SNP-CGT réclame la poursuite de tous les responsables hiérarchiques — du commandant de la région sud de la gendarmerie au procureur général du roi à Agadir — pour «homicide volontaire, préméditation et dissimulation de crime».
Le sens d’un combat
Derrière la technicité juridique, c’est tout un système qui est mis en cause. Les slogans scandés à Lqliâa – «Les stades sont là, mais où sont les hôpitaux ?» — révèlent l’abîme entre les priorités d’un pouvoir accusé de corruption et les aspirations d’une jeunesse sacrifiée. Le mouvement Gen Z 212, né de la colère contre le chômage, la vie chère et l’absence de perspectives, représente un défi existentiel pour le Makhzen. Sa réponse – la répression violente et la censure – montre un régime acculé, préférant tirer sur sa jeunesse que d’entendre ses légitimes revendications.
L’heure de vérité
Comme le dit amèrement le père d’Abdessamad : «Ils ont tué mon fils deux fois : d’abord avec leurs balles, ensuite en assassinant la vérité.» Mais dans le Maroc profond, particulièrement dans la région du Souss traditionnellement loyaliste, la colère gronde.
Les vidéos des victimes, leurs visages, leurs histoires circulent inarrêtables sur les réseaux sociaux, brisant le mur de la peur.
À travers le cri d’Abdessamad Oubla, c’est tout un peuple qui réclame ce que même les balles ne peuvent éteindre : la vérité, la justice, et le droit fondamental à vivre dans la dignité. L’histoire jugera sévèrement ceux qui ont choisi de répondre à l’espoir par les armes .
Malik M.

