Il y a 48 ans disparaissait Malek Haddad: Le silence sacré d’un bâtisseur de la culture algérienne

Al’occasion du 48e anniversaire de sa disparition, l’Algérie rend hommage à l’une de ses figures les plus nobles : Malek Haddad, poète, romancier et haut commis de l’État, disparu le 2 juin 1978.
Entre l’engagement littéraire pendant la guerre de libération et le dévouement institutionnel après l’indépendance, cet homme de lettres a laissé une empreinte profonde sur l’édification culturelle de l’Algérie nouvelle.
Né le 5 juillet 1927 à Constantine, berceau du nationalisme algérien, Malek Haddad grandit au contact des blessures de la société coloniale. Après des études dans sa ville natale, il rejoint la France pour suivre une formation de droit à Aix-en-Provence.
C’est dans cet exil que sa conscience politique s’éveille pleinement. Prenant conscience de l’urgence historique, il abandonne le droit pour se consacrer à une écriture militante.
Dès le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954, il s’engage au sein de la Fédération de France du FLN, mettant sa plume au service de la cause nationale à travers des revues clandestines et des publications progressistes, contribuant ainsi à faire entendre la voix de l’Algérie combattante en Europe.
Son œuvre littéraire s’ouvre par la poésie avec Le Malheur en danger (1956), suivi de Écoute et je t’appelle (1961), deux recueils où le lyrisme se fait écho des souffrances et des espoirs de sa patrie. Mais ce sont ses quatre romans qui lui valent la consécration.
La Dernière impression (1958) évoque le sacrifice des maquisards et la destruction symbolique des ponts constantinois. Je t’offrirai une gazelle (1959) livre une subtile parabole sur l’impossibilité de créer en terre d’exil. L’Élève et la leçon (1960) met en scène une confrontation générationnelle autour du devoir historique. Son chef-d’œuvre, Le Quai aux fleurs ne répond plus (1961), incarne à travers le poète Khaled Ben Tobal la tragédie de l’intellectuel exilé à Paris, déchiré entre la culpabilité de la distance et l’amour de sa terre natale. En 1961, son essai Les Zéros tournent en rond théorise son drame intime face à la langue française, qu’il qualifie de tragique «exil linguistique».
Après l’indépendance, Malek Haddad prend une décision radicale qui sidère le monde littéraire : il cesse définitivement de publier des romans.
Jugeant qu’écrire en français dans une Algérie libre relève d’une anomalie tant qu’il ne maîtrise pas l’arabe, il choisit de sacrifier sa création personnelle pour se consacrer entièrement à la construction des structures culturelles de l’État naissant.
Fondateur de la revue Amel en 1969, il occupe de 1968 à 1972 le poste stratégique de directeur de la culture au ministère de l’Information et de la Culture, où il jette les bases d’une politique nationale de réappropriation et de valorisation du patrimoine populaire. Ce silence volontaire a marqué des générations d’écrivains algériens. La romancière Ahlem Mosteghanemi, dans son chef-d’œuvre Dhakirat al-jassad (Mémoires de la chair), lui rend le plus vibrant hommage en écrivant : «À Malek Haddad, l’enfant de Constantine qui a fait le serment, après l’indépendance, de ne pas écrire dans une langue qui n’était pas la sienne… Il est mort de son silence. » Tahar Djaout a vu dans ce silence non un renoncement mais un acte de résistance suprême d’une force inouïe.
Kateb Yacine, bien que défendant l’usage du français comme un précieux «butin de guerre», n’a cessé de manifester un immense respect pour la droiture intellectuelle et le déchirement intime de ce fils de Constantine. Malek Haddad reste à jamais inscrit au panthéon de la culture algérienne comme l’écrivain qui préféra le silence au reniement de ses idéaux les plus profonds.
Amina S.