Dans une interview accordée à notre confrère El Khabar, l’éminent historien Benjamin Stora, spécialiste de la colonisation française en Algérie et des questions migratoires, analyse les récentes tensions entre la France et l’Algérie. Sur l’affrontement au sein de l’exécutif français, opposant le président Macron, partisan d’une ligne modérée, et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, adepte d’une posture plus ferme, Stora observe : « Je note effectivement une position dure contre l’Algérie de la part du ministre de l’Intérieur, qui parle d’un ‘bras de fer’ avec l’Algérie. En revanche, le ministre des Affaires étrangères adopte une posture plus conciliante, évoquant une sortie de crise par le dialogue. Le président semble pencher pour cette dernière option, même si je n’ai pas discuté de ces questions avec lui depuis plusieurs mois. »Sur l’avenir du projet de « reconnaissance des mémoires » dont il était un acteur clé, le spécialiste déplore : « Effectivement, nous ne nous sommes pas réunis depuis mai 2024, alors que les rencontres, au nombre de cinq depuis 2023, se déroulaient très bien, notamment les travaux historiques sur le 19e siècle, qui dressaient une chronologie de la pénétration coloniale française avec l’exploitation des ouvrages et archives. » Une suspension des activités liée aux soubresauts de la crise politique actuelle.Interrogé sur la capacité de la société française à reconnaître les crimes coloniaux comme des crimes contre l’humanité et à présenter des excuses, Stora souligne le déni encore présent : « L’histoire de la pénétration coloniale française tout au long du 19e siècle, les massacres, les résistances (…) tout cela n’est pas enseigné en France. On évoque plutôt la ‘colonisation heureuse’. Donc, ce fut un choc lorsque Jean-Michel Apathie a voulu comparer les exactions françaises aux crimes de la Seconde Guerre mondiale. »Cependant, l’historien voit des signes d’évolution : « Ce questionnement n’est pas nouveau, il a déjà été soulevé par des philosophes comme Arendt et Simone Weil dès les années 40. Un énorme travail pédagogique reste à faire pour transmettre l’histoire de France correctement. De mon côté, j’ai publié en 1992 une ‘Histoire de la colonisation algérienne’ (éditions La Découverte). Mais la société n’était pas prête à entendre… Les jeunes générations sont en quête de cette histoire coloniale, de l’histoire de l’esclavage. Il sera difficile d’arrêter cette vérité qui avance. »
F.H.

