Alors que le génocide à Ghaza entre dans sa troisième année, le cinéma palestinien affirme plus que jamais sa présence sur la scène internationale.
Deux œuvres majeures, Palestine 36 et Disunited Nations, incarnent cette volonté de raconter l’histoire autrement et de refuser l’effacement.
Palestine 36 : la révolte oubliée qui a tout changé
Palestine 36, le quatrième long-métrage de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir, figurait parmi les films proposés pour représenter la Palestine aux Oscars 2026.
Bien que le film n’ait finalement reçu aucune distinction, sa présence dans les sélections a marqué les esprits et témoigné de la vitalité d’une cinématographie déterminée à faire entendre sa voix sur la scène internationale.
Le film plonge dans une période cruciale mais largement méconnue de l’histoire palestinienne : le soulèvement de 1936-1939 contre la domination coloniale britannique.
Pour Annemarie Jacir, ce choix est délibéré : «On commence toujours l’histoire palestinienne avec la Nakba de 1948. Pourtant, 1936 est une période absolument fondamentale, et personne n’a vraiment rien fait pour la raconter. Elle pose les bases de tout ce qui a suivi.»
Le casting du film rassemble des talents internationaux et palestiniens : Hiam Abbass, vue dans Succession, incarne une doyenne de village déterminée, tandis que l’oscarisé Jeremy Irons prête ses traits à un Haut-Commissaire britannique cynique. Liam Cunningham (Game of Thrones) interprète un personnage inspiré de Charles Tagart, l’architecte du premier mur construit en Palestine.
Un tournage sous les bombes
Le projet a failli ne jamais voir le jour. La production devait débuter en Cisjordanie fin 2023, lorsque la guerre contre Ghaza a éclaté. Annemarie Jacir et son équipe avaient passé douze mois à reconstruire un village typique des années 1930, avec ses cultures, ses véhicules d’époque et ses costumes. Tout a dû être abandonné face à l’avancée des colons armés.
«Nous avons planté des cultures, construit le bus, tous les véhicules, les tanks, fabriqué les armes, les costumes. Puis nous avons tout perdu après le 7 octobre», raconte la réalisatrice.
«Ce fut un cauchemar, un désastre financier.»
Le tournage s’est poursuivi entre la Jordanie et ce qui restait accessible en Palestine, interrompu à quatre reprises par les alertes aériennes.
Disunited Nations : l’ONU face à son impuissance
Autre œuvre marquante de cette actualité cinématographique, Disunited Nations de Christophe Cotteret suit Francesca Albanese, Rapporteure spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés.
Le documentaire commence en mars 2024, lorsque Francesca Albanese dénonce un génocide à Ghaza.
Caméra au poing, il suit ses missions, ses rencontres institutionnelles et les pressions politiques auxquelles elle fait face, plongeant au cœur de la crise des Nations unies.
À travers des interviews, des images d’archives et les coulisses du travail diplomatique, Disunited Nations interroge le rôle de l’organisation internationale face au massacre des civils.
Né en 1947 au moment du partage de la Palestine, l’ONU voit aujourd’hui sa légitimité mise à l’épreuve : saura-t-elle résister, ou sortira-t-elle irrémédiablement affaiblie de cette épreuve ?
Diffusé dans plusieurs pays européens, le documentaire est souvent accompagné de débats et de rencontres en ligne avec Francesca Albanese elle-même. Ces deux films participent d’un même mouvement : celui d’un cinéma palestinien qui, malgré les obstacles, refuse de se taire.
Le soulèvement de 1936, raconté pour la première fois dans une production d’une telle ampleur, fait écho à la situation actuelle : «Nous sommes toujours dans une période coloniale, constate Annemarie Jacir. Les gens parlent de “postcolonialisme”, ce qui me laisse perplexe. Non, nous sommes toujours dans cette période.» Alors que le génocide à Ghaza continue de faire des milliers de victimes, que les projets d’expulsion ou d’annexion sont ouvertement discutés, ces œuvres rappellent que la mémoire palestinienne est aussi une forme de résistance. Et que l’image, parfois, peut dire ce que les mots n’arrivent plus à exprimer .
Amina S.

