Dans le vaste paysage du Sud-Ouest algérien, un projet d’envergure nationale est en train de redéfinir les horizons économiques et logistiques du pays. La ligne ferroviaire minière Ouest, s’étendant sur 950 kilomètres entre Béchar et Gara Djebilet, et son cortège de six nouvelles gares, représentent bien plus qu’une simple infrastructure de transport. Ils incarnent une vision stratégique profonde, mêlant affirmation de la souveraineté industrielle, valorisation du patrimoine architectural et rééquilibrage territorial. Conçues comme des œuvres à part entière, les gares de Tindouf, Oum Laâssel, Hassi Khebi, Gara Djebilet, El-Abadla et Tabelbala témoignent d’une approche novatrice où la modernité technique dialogue avec l’identité culturelle saharienne, sous l’impulsion du Centre national de l’ingénierie de la construction (CNIC) et de l’Agence nationale des études et du suivi de la réalisation des investissements ferroviaires (ANESRIF).
Des gares-œuvres d’art, symboles d’une architecture algérienne renouvelée
L’architecture de ces six nouvelles gares constitue un chapitre à part entière de ce projet pharaonique.
Loin d’être de simples haltes fonctionnelles, elles ont été pensées comme des porte-drapeaux de l’identité nationale et saharienne, reflétant ce que Mme Messaoud-Nacer Malika, directrice générale du CNIC, décrit comme «l’évolution des villes et leur culture». Le processus de conception, impliquant une révision approfondie de l’avant-projet et l’approbation des études d’exécution, a placé au cœur de sa réflexion la synthèse entre l’architecture contemporaine et les traditions locales.
L’inspiration puise directement dans le riche patrimoine matériel du Sud algérien. La forme de la khaïma (tente) guide les volumes, offrant à la fois une protection climatique et une évocation symbolique
de l’hospitalité. Les chebbek, ces fenêtres à moucharabieh typiques de la vallée du M’zab, sont réinterprétées pour maîtriser la lumière et la ventilation naturelles, tandis que l’arc traditionnel est modernisé pour structurer les accès monumentaux.
Ce choix esthétique et technique est doublé d’une volonté économique : «une grande priorité a été accordée à l’utilisation de matériaux fabriqués localement», précise Mme Messaoud-Nacer, garantissant ainsi une parfaite adaptation au climat rigoureux du Sahara et un soutien à l’industrie nationale.
Pour Abdallah Mahi, membre du Conseil de l’Ordre des architectes de Béchar, le résultat est sans équivoque : ces gares sont «une véritable preuve du génie architectural local». Leur authenticité, leur précision conceptuelle et leur intégration paysagère en font, selon lui, des «modèles de référence de l’architecture moderne en Algérie».
Un représentant de l’ANESRIF abonde dans ce sens, voyant dans ce design le reflet d’un «engagement à créer des infrastructures durables, respectueuses de l’environnement et valorisant l’identité nationale». Ces bâtiments ne sont donc pas de simples points de transit ; ils deviennent des repères culturels, des lieux d’accueil qui matérialisent les valeurs de générosité et renforcent la dimension sociale et touristique des territoires qu’ils desservent.
Un axe stratégique pour la souveraineté économique et le rayonnement continental
Au-delà de leur beauté architecturale, la ligne ferroviaire et les gares qu’elle relie sont les artères vitales d’un projet de souveraineté économique sans précédent.
Leur fonction première est d’assurer le transport du minerai de fer du gisement géant de Gara Djebilet – dont les réserves sont estimées à plus de 3,5 milliards de tonnes – vers les unités de transformation de Tindouf et Béchar, et enfin vers le port de Bethioua à Oran. Cependant, leur rôle dépasse largement la logistique minière.
Conçue dès l’origine pour accueillir également des trains de voyageurs, cette ligne va désenclaver le Sud-Ouest, le reliant directement au Nord du pays et créant une continuité territoriale historique.
Pour le professeur de sciences politiques Yacine Hachouf de l’université Tahri Mohamed de Béchar, l’impact est multidimensionnel.
Réalisés «dans un délai record», ces deux projets jumeaux – la ligne et la mine – représentent «une décision décisive et stratégique» qui positionne l’Algérie «parmi les quatre pays disposant des réseaux ferroviaires les plus importants d’Afrique». Ils transforment la région en «un pôle économique dynamique et actif», représentant «une étape décisive vers l’autosuffisance en matières premières, le renforcement des industries lourdes et la création de milliers d’emplois».
La dimension stratégique s’étend à l’échelle continentale. La ligne n’est pas une fin en soi, mais le premier maillon d’une ambition plus grande.
La gare d’El-Abadla, déjà inaugurée, est ainsi conçue comme un futur nœud de correspondance avec la ligne projetée Béchar-Adrar. Cette vision est partagée par les analystes et la société civile.
Abdelkader Abbassi, militant associatif à Béchar, y voit le moyen de «créer un tissu industriel dans la région du Sud-ouest». Le professeur Hachouf anticipe quant à lui un rôle de «hub logistique stratégique à l’échelle continentale», reliant les ports méditerranéens aux profondeurs du Sahara et, au-delà, aux pays africains limitrophes .
Farid B.
