Aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir Jacqueline Brenot, écrivaine, chroniqueuse littéraire et fidèle ambassadrice de la littérature algérienne. Née à Alger, entre racines jijeliennes et héritage lorrain, elle a consacré sa vie à l’enseignement, à la création artistique et à l’analyse littéraire. Auteure de huit ouvrages, elle a publié plus de 120 chroniques qui dressent un vaste panorama de la littérature algérienne contemporaine. Forte de son engagement pour la mémoire, la transmission et le dialogue entre générations et cultures, elle continue de porter haut la voix des auteurs algériens, notamment au Centre culturel algérien de Paris, où elle est régulièrement invitée comme auteure ou modératrice. C’est dans ce cadre que nous avons le privilège de l’interroger aujourd’hui, à l’aube de cette nouvelle rencontre littéraire, pour évoquer son parcours, ses réflexions, et son regard sur la littérature algérienne d’hier et d’aujourd’hui.
Propos recueillis par: Razyka Tiar
Algérie Confluences: Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire sur l’Algérie, et comment votre lien avec ce pays influence-t-il votre travail ?
Jacqueline Brenot : Une longue histoire de racines familiales me lie à l’Algérie au point de me considérer en priorité algérienne. Mon dernier ouvrage « Autant en emporte l’enfance… » le raconte. Ce lien indéfectible influence le choix de mes sujets et de chroniqueuse littéraire de la littérature algérienne de langue française qui a donné lieu à la réalisation de 4 ouvrages et 115 chroniques.
A C: Votre écriture navigue entre fiction et mémoire historique. Comment trouvez-vous l’équilibre entre témoignage et création littéraire ?
J.B: Mon écriture évolue naturellement entre fiction (ou autofiction) et mémoire historique, comme le substrat hybride de nos existences. Mon parcours et mes recherches ont toujours confirmé cette relation évidente et profonde entre l’histoire des individus et l’Histoire qui s’exerce souvent à leur insu.
Dans le roman algérien contemporain, le discours se réapproprie des pans d’Histoire, quitte à métaphoriser des situations personnelles. Les exemples sont nombreux. L’imaginé et le réel finissent par se confondre, se répondre. « L’équilibre », c’est ce fil d’Ariane à tirer pour déployer les forces vitales de l’écriture.
A C: Vos œuvres abordent souvent la guerre d’indépendance et ses résonances actuelles. Pourquoi est-il important, selon vous, de continuer à en parler aujourd’hui ?
J.B: Pour répondre exactement à votre question, ce sont les œuvres chroniquées au fil de la réception des ouvrages qui majoritairement abordent souvent la Guerre d’Indépendance. En fait, le sujet est inépuisable puisque la guerre d’Algérie ne s’est pas limitée à 8 ans de conflit armé. Dans la réalité, la situation de guerre dans ses manifestations les plus dramatiques a commencé en 1830 et a pris fin en 1962.
Dès le début, contre la résistance et les insurrections des populations, nombreux furent les massacres, comme les enfumades du corps expéditionnaire français pour réprimer des populations déjà contraintes d’abandonner leurs terres. Plus d’un siècle auparavant, l’armée envoyée en force pour sanctionner et dissuader toute contestation, a commis de telles exactions et sanctions aveugles, consignées par les responsables en personne, ajoutées aux injustices et expropriations qu’il devint impossible aux responsables algériens de tout bord de poursuivre les discussions sur des promesses jamais tenues.
Il est important de le rappeler, car en général les livres d’Histoire destinés aux jeunes générations ne le mentionnent pas. La littérature se charge de retracer sous des prismes variés ces histoires édifiantes.
A C: La littérature algérienne contemporaine est très diverse. Comment la situez-vous par rapport à celle des années 1960-1990 ?
J.B: La littérature algérienne contemporaine est diverse, car elle est bien ancrée dans son époque où les sujets à débattre sont nombreux et variés. Le style a gagné en vitalité et a triomphé des fractures pour en faire un terreau exceptionnel, par exemple, par des défis romanesques qui dépassent les obstacles générationnels.
La littérature de 1960 à 1990, plus d’une décennie après l’indépendance, s’inscrit dans un contexte socio-historique et culturel différent et en continuel changement. Tout d’abord, la scolarisation enfin généralisée de la population à l’origine du développement du pays va naturellement s’écarter des modèles d’écriture apprises à l’école française et servira à dénoncer cette occupation à travers un champ littéraire nouveau marqué par des valeurs et des catégories esthétiques inédites.
La langue française imposée par la colonisation sera remise en cause et le choix de l’arabe classique et dialectal adopté en littérature et au théâtre.
A ce stade, le roman, genre privilégié, insuffle la question du vivre-ensemble. Quel que soit le choix de la langue, la littérature algérienne comme celle des pays concernés par des colonisations passées traduit son identité culturelle et son imaginaire sous des formes d’expression différentes.
A C: Lors de cette table ronde, le 29 juin prochain, au Maghreb des livres, vous discuterez de la littérature algérienne « de la guerre d’indépendance à nos jours ». Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs et aux jeunes auteurs ?
J.B: Au cours de la Table ronde ayant pour titre « La littérature algérienne de 1945 à nos jours » où je mettrai plutôt l’accent sur ce qui concerne la période actuelle de ces récentes années, matière de mes chroniques, je souhaite évoquer les sujets et les formes adoptées qui se démarquent des choix et modèles précédents.
A C: Pensez-vous que la littérature maghrébine francophone occupe aujourd’hui la place qu’elle mérite dans le paysage éditorial français ?
J.B: A l’exception de quelques très rares écrivains très médiatisés pour des raisons pas toujours littéraires, peu d’œuvres et d’auteurs algériens ne sont connus en France. Une petite diffusion ne parvient que dans de très rares librairies et principalement dans la capitale. Quelques médiathèques tentent de compenser ce manque mais d’une façon encore modeste. Des associations de villes françaises jumelées avec des villes algériennes travaillent aussi dans ce sens, mais sont de moins en moins soutenues par le budget des communes. Il est à déplorer ce manque d’approche culturelle et de motivation par rapport à tant de critères qui lient à jamais les deux pays.
A C: Quels sont, selon vous, les défis majeurs auxquels font face les écrivains algériens (ou écrivant sur l’Algérie) aujourd’hui ?
J.B: Les défis majeurs des écrivains qu’ils soient algériens ou d’un autre pays sont ceux les mêmes d’année en année, soit la réduction vertigineuse du nombre de lecteurs pour des raisons multiples, sans omettre la « concurrence » de l’I.A dans le domaine de la création littéraire et artistique.
Les éditeurs déplorent l’augmentation du prix du cours mondial du papier, mais la courbe descendante des lecteurs happés par les écrans participe de ce bilan négatif. Pourtant les ouvrages continuent d’être nombreux sur les présentoirs des librairies avec l’émergence de nouvelles voix souvent jeunes et talentueuses et le SILA à Alger a enregistré 4.300 000 visiteurs en novembre 2024 !
A C: Un livre algérien (ou maghrébin) qui vous a particulièrement marquée récemment ?
J.B: Difficile de ne citer qu’un ouvrage, au détriment d’autres aussi originaux ou magistraux. Pour l’essentiel, les formes d’écriture nouvelles pour évoquer des sujets fréquents comme la singularité de l’individu par rapport à la collectivité, la quête de soi dans un monde devenu uniforme et univoque, l’affirmation d’une individualité dans des circonstances dramatiques, inspire certains auteurs et m’intéresse. De même, l’autobiographie et l’imaginaire faisant plus souvent bon ménage qu’on ne le croit pour dire une époque, la différence de style peut réserver de belles surprises pour secouer l’intérêt de nouveaux lecteurs.
A C: Un conseil pour les jeunes auteurs qui souhaitent explorer l’histoire ou la culture algérienne dans leurs écrits ?
J.B: Un conseil pour de jeunes lecteurs : ne jamais s’arrêter de lire, de découvrir des auteurs et des styles différents, même ceux qui peuvent paraître hermétiques. L’avantage d’opter pour le livre-papier, c’est de noter des passages, d’échanger indirectement avec le texte, donc l’auteur, de conserver l’objet-livre pour de prochaines relectures.
Chercher des échos en soi suscités par certains textes. Prendre le livre comme ami, confident qui vous éclaire au cours de l’existence. Certains livres marquent des étapes. Partager des lectures à voix haute et offrir des livres à la place des fleurs coupées, ils deviendront patrimoine culturel à transmettre.
Par les temps actuels si perturbants, si oppressants, revenir aux fondamentaux qui grandissent l’individu, dont la littérature fait partie. Car pour reprendre une phrase connue : « la littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer » .
R.T
