Depuis deux décennies, une fièvre muséale saisit le monde arabe. Du Golfe à l’Égypte, des édifices spectaculaires sortent de terre, mêlant héritage millénaire et architecture d’avant-garde.
Mais derrière la pierre, le verre et les collections se joue une autre partie, moins visible : celle du prestige national, de l’influence diplomatique et de la projection économique. Les Émirats arabes unis et le Qatar ont ouvert la voie en transformant leurs villes en capitales culturelles globales.
À Abu Dhabi, le Louvre, conçu par Jean Nouvel, a inauguré en 2017 un modèle inédit : celui du partenariat avec une institution occidentale prestigieuse, un «prêt de marque» qui a fait couler beaucoup d’encre.
L’objectif ? Attirer les visiteurs internationaux, bien sûr, mais aussi tisser des liens politiques étroits avec la France et ancrer l’image d’un pays ouvert, tolérant et tourné vers l’avenir.
Sur l’île de Saadiyat, ce chantier se poursuit avec le futur Musée national Zayed et le Guggenheim Abu Dhabi, formant un complexe destiné à rayonner mondialement.
Même stratégie au Qatar, où le Musée d’art islamique de Doha (2008), signé I. M. Pei, a servi de premier jalon. Pour Alexandre Kazerouni, maître de conférences spécialiste des politiques culturelles dans le monde musulman, ces projets sont des «instruments de diplomatie bilatérale» et des outils de soft power.
Ils servent à «renvoyer une image positive et conforme aux attentes des pays occidentaux», tout en affirmant une grandeur nationale.
Si les pays du Golfe misent sur des alliances et une image universaliste, l’Égypte déploie une stratégie plus centrée sur la fierté nationale. L’inauguration fin 2025 du Grand Musée Égyptien (GEM) au Caire en est le symbole colossal.
Présenté comme «un cadeau de l’Égypte au monde» par le président Al-Sissi, ce gigantesque écrin abrite près de 100 000 artefacts, dont l’intégralité du trésor de Toutankhamon.
Cet engouement muséal répond à plusieurs logiques entremêlées. Il s’agit d’abord d’une compétition régionale : chaque nouveau musée renforce le statut de sa ville et de son pays sur l’échiquier culturel mondial, attirant capitaux, touristes et regards. Ces institutions sont aussi des leviers de légitimation politique. Elles construisent un récit national unificateur, qu’il soit tourné vers un passé glorieux (comme en Égypte) ou vers un avenir moderne et connecté (comme dans le Golfe). Reste la question du public.
Si ces musées s’adressent en premier lieu aux touristes internationaux et aux élites globalisées, ils ont aussi pour vocation, à des degrés divers, de façonner l’identité des populations locales. Ils proposent une certaine lecture de l’histoire, mettant en avant tantôt l’universalité des civilisations, tantôt la continuité d’une nation à travers les âges.
La nouvelle ère des grands musées arabes est donc bien plus qu’un phénomène architectural. Elle est le miroir des ambitions, des rivalités et des recompositions d’un monde arabe qui réinvestit son patrimoine pour écrire, à sa manière, sa place dans le XXIe siècle.
A. S.
Vitrines de puissance, outils de diplomatie: Monde arabe, la nouvelle ère des grands musées

