À l’occasion de l’exposition «D’Ici et de Là-Bas», qui se tiendra du 10 au 24 septembre 2025 au Centre Social de l’Alma à Roubaix, Algérie Confluences a eu le privilège d’échanger avec Mme Nassira Seddi. Fondatrice de Caravansérail et entrepreneure culturelle engagée, elle a bien voulu répondre à nos questions dans le cadre d’un entretien exclusif. À travers son parcours singulier, entre artisanat, photographie et mémoire populaire, Mme Seddi incarne une démarche citoyenne et interculturelle qui met en lumière les récits invisibilisés des familles algériennes du Nord de la France. Son projet, profondément humain, tisse des liens entre les deux rives de la Méditerranée et donne voix à celles et ceux qui ont contribué, souvent dans l’ombre, à l’histoire sociale et économique de la région. Dans cet entretien, elle revient sur les origines de son engagement, les rencontres marquantes qui ont nourri
l’exposition, et le message qu’elle souhaite transmettre aux visiteurs.
Entretien réalisé par Razyka Tiar
Algérie Confluences : Vous êtes entrepreneure culturelle et fondatrice de Caravansérail. Pouvez-vous nous dire ce qui vous anime dans votre parcours et ce qui vous a menée à initier le projet D’Ici et de
Là-Bas ?
Nacéra Seddi : Je suis la fondatrice de Caravansérail, une entreprise dédiée à l’art et à l’artisanat du monde, avec une priorité affirmée pour l’Algérie. Depuis 2006, j’ai porté cette aventure avec passion, d’abord à travers une galerie nomade, puis en m’installant au cœur de Lille, à un moment symbolique : le jumelage Lille-Tlemcen. J’ai toujours voulu promouvoir les savoir-faire séculaires de toutes les régions d’Algérie, et pendant des années, j’ai été la seule vitrine de cette richesse dans le Nord.
En parallèle, j’ai développé mon activité de commissaire d’exposition, notamment autour du textile algérien et de l’architecture vue par des photographes femmes. Ces expériences ont révélé une soif de mémoire et de transmission chez les habitants. C’est ainsi qu’est née D’Ici et de Là-Bas, un projet participatif avec les familles du Nord, pour raconter leur histoire, leur présence, leur contribution à l’essor économique français, souvent invisibilisée. Ce projet est aussi personnel : je suis maman de trois enfants nés à Roubaix, là où leur grand-père a travaillé dur dans le textile. C’est une manière de rendre hommage à ces vies et de légitimer les jeunes générations.
Cette exposition participative mêle photographie, mémoire et citoyenneté. Quelles émotions, quels récits et quelles rencontres ont marqué cette aventure collective entre Roubaix, Tourcoing et l’Algérie ?
Pendant deux mois, j’ai rencontré une vingtaine de femmes algériennes ou d’origine algérienne dans le cadre d’ateliers de collecte. Ce furent des moments forts, entre rires et larmes, entre souvenirs d’antan et parfums d’enfance.
Ces femmes avaient une envie profonde de raconter, de faire entendre leurs voix. Le tout dans une ambiance chaleureuse, autour de gâteaux, de thé à la menthe ou au girofle, de pain maison, de rfis constantinois, de poésie et de chants. Six d’entre elles ont accepté d’être photographiées par Chloé Besnard, qui m’a accompagnée dans ce projet.
Ensuite, j’ai rencontré quatre messieurs plus âgés, venus d’Algérie dans les années 1960 et 1970. Leurs récits m’ont bouleversée : la dureté du travail, les conditions de vie, la barrière de la langue… Et pourtant, ils ont parlé de solidarité, de respect, de tolérance. Ces anciens sont encore aujourd’hui engagés auprès des jeunes, bénévolement, dans des associations locales. Ce projet m’a offert une richesse humaine incroyable, que je souhaite continuer à transmettre et à visibiliser.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux visiteurs, aux habitants, et à toutes celles et ceux qui découvriront cette exposition ?
Ce projet est un acte de reconnaissance. Il vient rappeler que les familles algériennes du Nord ont contribué à la richesse de la région, et que leur mémoire mérite d’être honorée. Dans un contexte de tensions franco-algériennes, D’Ici et de Là-Bas est une réponse d’apaisement, un pont entre les deux rives, entre les deux peuples. Je défends un discours de tolérance, d’ouverture, d’échange et de respect.
Ce n’est pas une posture, c’est une conviction profonde. À travers cette exposition, je veux dire aux jeunes générations que leur présence est légitime, qu’ils sont citoyens à part entière, et que leurs aînés ont œuvré pour leur dignité .
R. T.

