La criminalité organisée parrainée par le Makhzen change de visage. Longtemps associée à la production de cannabis, elle investit désormais un terrain plus dangereux : celui des laboratoires clandestins, où se fabriquent des psychotropes et où des médicaments sont détournés en substances stupéfiantes, avant d’être acheminés vers les pays voisins à un rythme croissant.
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’est structuré au fil des années. Dès 2016, le réseau international de recherche Global Initiative Against Transnational Organized Crime signalait l’existence, à Oujda, d’un laboratoire clandestin de transformation de cocaïne, animé par des chimistes et capable, cette même année, de traiter 250 kilogrammes de cocaïne raffinée.
Quatre ans plus tard apparaissait la «Bouf », surnommée la «cocaïne des pauvres», un mélange de résidus de cocaïne, de produits chimiques et de médicaments, dont la diffusion n’a cessé de s’étendre depuis.
L’ampleur de cette économie parallèle se lit dans les chiffres officiels marocains eux-mêmes : en janvier 2026, plus de quatre millions de comprimés psychotropes fabriqués localement ont été saisis sur les trois dernières années, dont 1,6 million rien que pour 2025. Un autre produit, le «Karkoubi», illustre la porosité des frontières en la matière, la police espagnole avait démantelé, dès janvier 2022, un réseau international spécialisé dans le détournement de médicaments destinés à sa fabrication, saisissant 200 000 comprimés en Espagne pour un total dépassant les 500 000 comprimés au terme de l’opération.
La chaîne publique espagnole RTVE a par la suite précisé que ce «Karkoubi» est produit au Maroc à partir de médicaments importés d’Espagne, notamment des traitements contre l’épilepsie détournés de leur usage.
Le quotidien El País a apporté un éclairage supplémentaire en 2024, révélant que l’Espagne commercialise chaque année près de quatre millions de boîtes de Rivotril, dont une partie alimenterait des circuits illégaux avant de rejoindre les filières marocaines de fabrication.
Selon les mêmes estimations policières espagnoles, citées par le journal, les groupes criminels marocains organisés tireraient de ce trafic des profits annuels dépassant 100 millions d’euros.
En juin 2025 encore, une opération menée conjointement entre le Maroc et l’Espagne a permis la saisie de 10 800 comprimés de clonazépam et de 22 kilogrammes de cannabis, confirmant la persistance de ces circuits.
Géographiquement, les activités de préparation, de stockage et de commercialisation s’étendent bien au-delà d’un foyer unique : Casablanca, Rabat, Fès, Tanger, Settat, El Jadida et Khouribga figurent parmi les villes concernées, aux côtés de zones périphériques comme Daroua, Lahraouiyine, Mediouna, Errahma ou Bouskoura.
L’ensemble de ces éléments dessine la trajectoire d’une criminalité qui a changé d’échelle : d’un simple trafic de stupéfiants, elle est devenue une organisation transfrontalière à part entière, mêlant transformation de la cocaïne, fabrication de psychotropes et détournement de médicaments, avec un appareil de stockage, de commercialisation et d’acheminement qui dépasse largement les frontières marocaines.
M. M.
L’essor inquiétant des drogues de synthèse. Maroc : du cannabis aux laboratoires clandestins
