Derrière les barbelés de l’enclave de Mélilla, un vendredi de juin 2022, la Méditerranée n’était plus une promesse, mais un piège.
Ce jour-là, la soif d’Europe de centaines d’Africains s’est heurtée à la violence d’un État qu’ils accusent aujourd’hui de se servir de leur détresse comme d’un levier géopolitique.
Plusieurs rescapés soudanais de ce que l’on appelle désormais la «tuerie de Mélilla» brisent le silence pour dénoncer un système qu’ils jugent cynique : le Maroc, selon eux, broie des vies humaines pour mieux faire plier l’Europe.
«Un piège tendu aux affamés»
Parmi les témoins, Al-Hafiz Targok, 28 ans, a consigné l’horreur dans un récit sobrement intitulé Vendredi de mort. Interrogé depuis l’exil, il décrit une embuscade méthodique. «Nous n’avons pas été repoussés. Nous avons été massacrés.» Gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, matraques et même dispositifs antipersonnels : le dispositif frontalier aurait tout eu d’une opération punitive. Targok, œil délabré sous les coups, affirme avoir vu des amis expirer sans assistance. «Les blessés ont été évacués loin des postes-frontières avant même que les morts ne soient ramassés, pour que le monde ignore le vrai bilan.»
Ce qu’il dénonce, ce n’est pas seulement une répression frontalière, mais une logique d’État : «Le gouvernement marocain utilise les candidats à l’exil comme des pions dans son bras de fer avec Bruxelles. Dès que les accords commerciaux ou sécuritaires vacillent, on nous sort de l’ombre. On nous pousse vers la clôture. Puis on nous écrase. »
Prisonniers d’une procédure sans issue
Un autre Soudanais, 22 ans, arrivé en Libye après des mois de calvaire, raconte comment ses propres frères sont tombés sous ses yeux, à quelques encablures du sol européen.
«Ils nous ont brisé les jambes à coups de crosses. Ensuite, ils nous ont traînés dans des commissariats pour nous faire signer des papiers dans une langue que nous ne comprenions pas.»
Ces documents, dit-il, faisaient de lui un «criminel» sans qu’aucun crime n’ait été commis. Incarcéré, il sera ballotté entre cinq prisons différentes, privé de tout contact avec sa famille. «Ils nous ont rendus invisibles».
«Le Maroc est devenu un enfer pour nous»
À Casablanca, «Mohammed», un pseudonyme adopté par peur de représailles – décrit l’après-Mélilla. Lui a survécu à la forêt de Bel Younès, cette zone boisée surplombant la frontoire où des milliers de migrants vivaient terrés avant la tentative du 24 juin. «Pendant des jours, l’armée a coupé l’eau et la nourriture. On voulait nous affamer pour nous forcer à charger la clôture. C’était un guet-apens.»
Il se souvient d’une bousculade, de coups, puis du noir. À son réveil, des corps empilés et un agent qui le tire par la cheville. «Au poste, l’accusation était déjà écrite. On n’avait qu’à signer.»
Libéré sans papiers, sans toit, sans travail, il raconte les descentes de police au petit matin, les logements perquisitionnés, les nuits blanches. «Même ceux qui ont des titres de séjour vivent dans la peur. Et ceux qui veulent quitter le pays légalement ne le peuvent pas. Alors on repart par les mêmes chemins de souffrance.»
Une politique du «cadavre négocible»
Tous les témoins convergent vers une même accusation : le Maroc, fidèle à ce qu’ils appellent la «politique du Makhzen», n’aurait aucun scrupule à marchander les souffrances africaines.
La recette serait simple – harceler, affamer, pousser au soulèvement frontalier, puis réprimer de manière spectaculaire juste avant une renégociation diplomatique avec l’Espagne ou l’Union européenne.
Comme le résume un ex-détenu : «Ils nous ont traité comme du bétail de contrebande. Mais le bétail, au moins, il a un prix. Nous, nous n’étions même pas une marchandise. Nous étions l’excuse idéale pour faire peur à l’Europe.»
Alors que des familles entières ignorent toujours le sort de leurs proches disparus dans les contreforts de Mélilla, ces voix soudanaises exigent une enquête internationale et une comparution du royaume devant la Cour pénale internationale.
«Que la justice nous rende nos morts, disent-ils. Et que le monde sache que, derrière un mur, il n’y a pas que des chiffres. Il y a des frères qu’on a jetés pour une ligne de crédit» n
l Malik M.
Derrière les barbelés de l’enclave de Mélilla, un vendredi de juin 2022, la Méditerranée n’était plus une promesse, mais un piège. Ce jour-là, la soif d’Europe de centaines d’Africains s’est heurtée à la violence d’un État qu’ils accusent aujourd’hui de se servir de leur détresse comme d’un levier géopolitique.
Plusieurs rescapés soudanais de ce que l’on appelle désormais la «tuerie de Mélilla» brisent le silence pour dénoncer un système qu’ils jugent cynique : le Maroc, selon eux, broie des vies humaines pour mieux faire plier l’Europe.
«Un piège tendu aux affamés»
Parmi les témoins, Al-Hafiz Targok, 28 ans, a consigné l’horreur dans un récit sobrement intitulé Vendredi de mort. Interrogé depuis l’exil, il décrit une embuscade méthodique. «Nous n’avons pas été repoussés. Nous avons été massacrés.» Gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, matraques et même dispositifs antipersonnels : le dispositif frontalier aurait tout eu d’une opération punitive. Targok, œil délabré sous les coups, affirme avoir vu des amis expirer sans assistance. «Les blessés ont été évacués loin des postes-frontières avant même que les morts ne soient ramassés, pour que le monde ignore le vrai bilan.»
Ce qu’il dénonce, ce n’est pas seulement une répression frontalière, mais une logique d’État : «Le gouvernement marocain utilise les candidats à l’exil comme des pions dans son bras de fer avec Bruxelles. Dès que les accords commerciaux ou sécuritaires vacillent, on nous sort de l’ombre. On nous pousse vers la clôture. Puis on nous écrase. »
Prisonniers d’une procédure sans issue
Un autre Soudanais, 22 ans, arrivé en Libye après des mois de calvaire, raconte comment ses propres frères sont tombés sous ses yeux, à quelques encablures du sol européen.
«Ils nous ont brisé les jambes à coups de crosses. Ensuite, ils nous ont traînés dans des commissariats pour nous faire signer des papiers dans une langue que nous ne comprenions pas.»
Ces documents, dit-il, faisaient de lui un «criminel» sans qu’aucun crime n’ait été commis. Incarcéré, il sera ballotté entre cinq prisons différentes, privé de tout contact avec sa famille. «Ils nous ont rendus invisibles».
«Le Maroc est devenu un enfer pour nous»
À Casablanca, «Mohammed», un pseudonyme adopté par peur de représailles – décrit l’après-Mélilla. Lui a survécu à la forêt de Bel Younès, cette zone boisée surplombant la frontoire où des milliers de migrants vivaient terrés avant la tentative du 24 juin. «Pendant des jours, l’armée a coupé l’eau et la nourriture. On voulait nous affamer pour nous forcer à charger la clôture. C’était un guet-apens.»
Il se souvient d’une bousculade, de coups, puis du noir. À son réveil, des corps empilés et un agent qui le tire par la cheville. «Au poste, l’accusation était déjà écrite. On n’avait qu’à signer.»
Libéré sans papiers, sans toit, sans travail, il raconte les descentes de police au petit matin, les logements perquisitionnés, les nuits blanches. «Même ceux qui ont des titres de séjour vivent dans la peur. Et ceux qui veulent quitter le pays légalement ne le peuvent pas. Alors on repart par les mêmes chemins de souffrance.»
Une politique du «cadavre négocible»
Tous les témoins convergent vers une même accusation : le Maroc, fidèle à ce qu’ils appellent la «politique du Makhzen», n’aurait aucun scrupule à marchander les souffrances africaines.
La recette serait simple – harceler, affamer, pousser au soulèvement frontalier, puis réprimer de manière spectaculaire juste avant une renégociation diplomatique avec l’Espagne ou l’Union européenne.
Comme le résume un ex-détenu : «Ils nous ont traité comme du bétail de contrebande. Mais le bétail, au moins, il a un prix. Nous, nous n’étions même pas une marchandise. Nous étions l’excuse idéale pour faire peur à l’Europe.» Alors que des familles entières ignorent toujours le sort de leurs proches disparus dans les contreforts de Mélilla, ces voix soudanaises exigent une enquête internationale et une comparution du royaume devant la Cour pénale internationale.
«Que la justice nous rende nos morts, disent-ils. Et que le monde sache que, derrière un mur, il n’y a pas que des chiffres. Il y a des frères qu’on a jetés pour une ligne de crédit».
Malik M.

