BATNA : Les mémoires douloureuses de la prison de Tifelfel: Un témoignage vivant des atrocités coloniales

Erigée par l’armée coloniale française à la fin août 1955, la prison de Tifelfel fut conçue pour enfermer les épouses de Moudjahidine et exercer sur elles une pression psychologique destinée à affaiblir la Révolution algérienne. Si aujourd’hui, il n’en reste que des ruines, les souvenirs de celles qui y furent incarcérées demeurent intacts et constituent un témoignage poignant de la cruauté coloniale.

Souvenirs de douleur et de terreur
Malgré leur âge avancé, plusieurs anciennes détenues revivent encore l’horreur de ce lieu sinistre. Zineb Bersouli (85 ans) confie que chaque fois qu’elle se retrouve dans l’obscurité, l’image de la prison ressurgit. Elle se souvient de la peur que lui inspiraient les soldats français de la Légion étrangère, qui pénétraient chaque nuit dans les cellules pour battre et terroriser les femmes, sans égard pour les cris des enfants et des nourrissons. Djemaâ Slimani, 95 ans, raconte quant à elle qu’elle pleure et tremble encore à l’évocation de son incarcération. Arrachée brutalement à sa famille, elle détourne aujourd’hui le regard des ruines de la prison lorsqu’elle traverse la petite ville de Tifelfel, incapable d’affronter ce douloureux souvenir. Lehalmat Mebarka, 97 ans, garde en mémoire l’image la plus insoutenable : les corps déchiquetés de ses compagnes d’infortune – Saighi Rokia, Meftah Aïcha, Ouezani Mahbouba, Belaiche Fatma et ses deux enfants – tués lors du bombardement de la prison par l’armée française dans la nuit du 26 septembre 1955. Cet acte de représailles faisait suite à une attaque des Moudjahidine contre un centre militaire de la région. «L’horreur était indicible», raconte-t-elle. Les détenues, contraintes de se déplacer entre des fragments de corps, furent également confrontées à une autre cruauté : les soldats jetaient des carcasses d’animaux dans leurs cellules, plongeant les lieux dans une puanteur suffocante qui provoquait des évanouissements, sous le regard amusé des militaires.

Une stratégie coloniale pour étouffer la Révolution
Selon les Moudjahidine de la région, la construction de cette prison répondait à une logique de terreur. Dès le déclenchement de la Révolution, l’armée française avait multiplié les rafles pour récupérer les armes de la Seconde Guerre mondiale, craignant qu’elles ne soient utilisées par les combattants algériens. Mais face à la détermination populaire, elle choisit, sur conseil des harkis, d’emprisonner les femmes afin d’accentuer la pression sur les résistants.
Les premières détenues décrivent la prison comme une grande bâtisse de dix chambres, dotée d’une cour mais dépourvue de toute condition d’existence. Vingt femmes y furent d’abord enfermées. Elles étaient conduites chaque soir à la tombée de la nuit, souvent séparées de leurs enfants, sauf les nourrissons et ceux de moins de trois ans. À l’aube, elles devaient regagner leurs foyers à pied, parfois sur des sentiers rocailleux, avant d’être rappelées le soir suivant. Quiconque tentait d’échapper à cet appel était abattue froidement. Après le bombardement de septembre 1955, le drame se poursuivit ailleurs. Les autorités coloniales aménagèrent un nouveau centre de détention à Isseksoukene, où environ 300 femmes, toutes épouses de Moudjahidine, furent incarcérées. Elles ne pouvaient sortir que quelques heures par jour pour chercher de la nourriture, car les soldats ne leur fournissaient aucune ration. Ces conditions inhumaines durèrent jusqu’à l’indépendance.

Une mémoire toujours vivante
Aujourd’hui, seules des ruines subsistent de la prison de Tifelfel. Mais une fresque monumentale, érigée à l’entrée de Ghassira, perpétue la mémoire de ces femmes courageuses. Elle porte leurs noms et leurs photographies, rappelant aux générations présentes et futures l’ampleur des sacrifices consentis pour la liberté. Ce mémorial illustre la barbarie coloniale et constitue un témoignage irréfutable des souffrances infligées aux Algériens. La prison de Tifelfel, par son histoire, demeure l’un des symboles les plus sombres de l’oppression française et un appel à la mémoire collective pour honorer les victimes et célébrer la Résistance .
Lotfi C.