Dans une tribune publiée ce mercredi dans le quotidien français La Croix, l’éminent historien Benjamin Stora, président du côté français de la Commission mixte des historiens algéro-française, a lancé un appel pressant à la reprise des travaux de «l’atelier de la mémoire» entre l’Algérie et la France.
Cet atelier, dont les activités sont suspendues depuis l’été 2024, est présenté par Stora non plus comme «un luxe politique» mais comme «une nécessité impérieuse», dictée par les transformations sociales et politiques profondes que traversent les deux nations.
Une nécessité historique et politique
Stora souligne avec force que les enjeux mémoriels ne peuvent être éludés. «Plus les acteurs de cette histoire participent à la vie publique, plus la marge du déni se réduit et plus la logique du silence recule», affirme-t-il, ajoutant avec une métaphore évocatrice : «Ignorer ces blessures n’arrête pas l’hémorragie». Pour l’historien, la détérioration des relations depuis mi-2024 démontre que des gestes isolés – qu’il s’agisse de la libération de détenus ou de rencontres au sommet – sont insuffisants pour rétablir une confiance durable. Il interroge : une poignée de main présidentielle ou une nouvelle visite officielle suffisent-elles à panser les plaies du passé ?
Revenir aux racines du récit national
L’analyse de Stora met en lumière la complexité intrinsèque de cette mémoire partagée. Il rappelle que l’Algérie n’a pas été une colonie comme les autres, mais fut intégrée sous la forme de «trois départements français», faisant de la présence française de 132 ans le résultat d’une conquête sanglante.
Cette dualité a engendré des narratifs antagonistes : d’un côté, une version française ayant longtemps glorifié une «mission civilisatrice» ; de l’autre, une imagination collective algérienne structurée autour de la rupture avec «la France coloniale» et de l’exaltation d’une «culture de guerre».
Face à cette dichotomie, Benjamin Stora propose une piste de travail essentielle : «revenir aux racines» de la guerre de conquête du XIXe siècle, une période qui, selon lui, «n’a pas été suffisamment enseignée ni exposée dans les manuels scolaires».
Il constate que «l’histoire s’écrit souvent en réponse aux demandes de la société», notant que les jeunes générations, en Algérie comme en France, recherchent une
compréhension plus profonde et nuancée du passé, tandis que le champ politique reste souvent captif de l’immédiateté.
Un alignement avec la vision de la présidence algérienne
Cet appel résonne avec la position constante du Président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, pour qui une relation sereine et tournée vers l’avenir avec la France ne peut se construire que sur une reconnaissance juste et lucide du passé.
La volonté affichée par l’Algérie d’une coopération basée sur le respect mutuel et la souveraineté trouve dans la démarche historique et apaisante prônée par Stora un écho intellectuel et moral pertinent.
La relance de cet atelier de la mémoire, sous l’égide d’historiens des deux rives, représenterait ainsi une étape concrète vers l’apaisement.
Il s’agirait d’un espace où la complexité est assumée, où les récits sont confrontés sans concession mais sans polémique stérile, pour servir une finalité plus haute : permettre aux deux sociétés de se comprendre, de dépasser les traumatismes hérités, et de jeter les bases d’un partenariat renouvelé, fondé sur une vérité historique partagée et une volonté commune de regarder vers l’avant .
M. M.

