«Aucun deal avec les parrains de la guerre.» La banderole, brandie jeudi dernier place Washingtonplatz à Berlin, devant la gare centrale, résumait à elle seule le malaise grandissant que suscite, jusqu’au cœur de l’Europe, le rôle des Émirats arabes unis dans la tragédie soudanaise.
L’association allemande Gesellschaft für bedrohte Völker (Société pour les peuples menacés) avait choisi son moment, la venue à Berlin du président émirati offrait une tribune inespérée pour dénoncer, noir sur blanc, le soutien financier et militaire qu’Abou Dhabi continue d’apporter aux Forces de soutien rapide (FSR), ce soutien qui leur permet, selon l’organisation, de poursuivre leur guerre contre les civils et d’alimenter l’escalade des exactions et la catastrophe humanitaire au Soudan. La coïncidence n’en est pas une. Quelques jours plus tôt, la mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan avait documenté, preuves à l’appui, l’existence de réseaux extérieurs fournissant armes, équipements militaires, entraînement, soutien logistique et combattants aux FSR.
Des individus et entités opérant depuis les Émirats, ou y étant enregistrés, y jouent un rôle central dans le recrutement, le financement, le transport et le déploiement de mercenaires étrangers, selon les conclusions rapportées par l’agence Associated Press.
Human Rights Watch, de son côté, a exhorté les autorités allemandes à évoquer sans détour ce dossier lors de la rencontre avec le président émirati, pointant du doigt la société Global Security Services Group, basée à Abou Dhabi, accusée d’avoir recruté depuis 2024 des centaines de mercenaires colombiens déployés aux côtés des FSR, dans un contexte de violations massives et documentées.
L’ONG appelle désormais les Vingt-Sept à enquêter sur cette société et son dirigeant, et réclame un embargo européen sur les armes à destination des Émirats. L’argent, justement, ne s’arrête pas aux armes.
Le Financial Times a publié une lettre du conseiller politique du Conseil de souveraineté soudanais, Amjad Fareed al-Tayeb, affirmant qu’Abou Dhabi a facilité toute une architecture commerciale destinée à écouler et blanchir l’or soudanais, dont les revenus viendraient directement nourrir la machine de guerre des FSR.
Le même responsable est allé plus loin, mercredi, en accusant les Émirats d’avoir œuvré à bloquer la transmission d’un rapport onusien au comité des sanctions du Conseil de sécurité, un rapport qui contiendrait, selon lui, documents et preuves du soutien apporté aux paramilitaires. Le sabotage, si les faits sont avérés, ne se limiterait donc plus au terrain : il s’étendrait jusqu’aux couloirs feutrés des
Nations unies.
Ce faisceau d’accusations n’a rien d’isolé. Dans une tribune remarquée publiée par Middle East Eye, l’analyste britannique David Hearst dresse le portrait d’un État qui a fait de l’ingérence discrète une doctrine à part entière. Plutôt que l’intervention militaire directe, les Émirats privilégieraient un triptyque redoutablement efficace : appui logistique aérien, fourniture d’équipements militaires à des groupes alliés, et recours à des acteurs locaux non étatiques comme relais d’influence.
Yémen, Soudan : la liste des théâtres où Abou Dhabi a, selon l’auteur, attisé crises et conflits ne cesse de s’allonger.
Hearst va jusqu’à qualifier les Émirats de «chef d’orchestre de la guerre permanente» au Moyen-Orient, un acteur du chaos qui compense sa taille modeste par une combinaison redoutable de puissance financière, de manipulation diplomatique et d’interventions indirectes.
L’influence émiratie, précise le texte, ne se cantonne pas au registre militaire, elle irrigue aussi le sport, la culture et l’économie, autant de vitrines soigneusement entretenues pour polir une image que les rapports onusiens et les accusations soudanaises viennent aujourd’hui sérieusement écorner.
Plus grave encore, l’auteur accuse Abou Dhabi de complicité dans des crimes de guerre, en raison de son alliance avec l’entité sioniste au moment même où celle-ci mène une entreprise génocidaire à Ghaza et en Cisjordanie occupée.
Du Soudan à la Palestine, en passant par le Yémen, se dessine ainsi le portrait d’une puissance qui a fait du chaos des autres un instrument de sa propre influence.
Reste à savoir combien de rapports, de lettres et de manifestations berlinoises il faudra encore avant que la communauté internationale cesse de fermer les yeux sur ce jeu trouble, pendant que le Soudan, lui, continue de s’enfoncer dans l’une des pires crises humanitaires de son histoire depuis avril 2023.
Malik M.
Le chef d’orchestre du chaos : Comment Abou Dhabi attise les guerres d’Afrique et du Moyen-Orient
