Il y a des signaux qui ne trompent pas. Quand six entreprises allemandes spécialisées dans la filière automobile, l’une des plus exigeantes et des plus compétitives au monde, décident de traverser la Méditerranée pour prospecter le marché algérien, c’est que quelque chose a fondamentalement changé dans la perception qu’ont les investisseurs étrangers de l’Algérie.
Cette mission, entamée ce dimanche 28 juin et prévue jusqu’au 3 juillet, est bien plus qu’une visite de courtoisie : elle est le signe tangible d’une attractivité retrouvée et d’un secteur automobile national en pleine mutation. L’industrie automobile algérienne a traversé des années de turbulences. Les restrictions à l’importation de véhicules, introduites pour préserver les réserves de change, avaient dans un premier temps créé une pénurie et alimenté un marché informel florissant. Mais ces mêmes contraintes ont eu un effet vertueux inattendu. Elles ont contraint les pouvoirs publics et les opérateurs privés à réfléchir sérieusement à une production nationale, à une intégration locale réelle et à la structuration d’une filière automobile digne de ce nom. Aujourd’hui, plusieurs unités d’assemblage sont opérationnelles sur le territoire national, couvrant différents segments, véhicules particuliers, utilitaires, camions, avec des partenaires venus d’horizons divers. Le cadre réglementaire s’est progressivement clarifié, les règles du jeu sont mieux définies, et la volonté politique de bâtir une véritable industrie automobile nationale, et non un simple montage de carrosseries, s’est affirmée avec une netteté croissante.
La sélection des six entreprises retenues pour cette mission n’a rien d’aléatoire.
Leurs spécialités couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur : technologies de production, ingénierie, composants et matériaux, logistique industrielle, services après-vente, outillage et procédés de fabrication. Autrement dit, ce ne sont pas des importateurs ni des distributeurs, ce sont des industriels, des équipementiers, des faiseurs de savoir-faire.
Oliver Blank, président de la Chambre algéro-allemande de commerce et d’industrie, est on ne peut plus clair sur les intentions de ses mandants : l’objectif n’est pas de vendre des pièces détachées, mais de transférer de la technologie, de former des fournisseurs locaux, de moderniser les outils de production.
En d’autres termes, l’Allemagne ne vient pas en conquérante mais en partenaire, ce qui est précisément ce qu’Alger attend de ses interlocuteurs industriels.
Cette mission s’inscrit par ailleurs dans le cadre du Programme allemand d’exploration des marchés destiné aux PME, piloté par le ministère fédéral de l’Économie. Ce n’est donc pas une initiative privée isolée mais une démarche institutionnelle, portée au plus haut niveau de l’appareil économique allemand, ce qui lui confère une dimension stratégique indéniable.
Un programme pensé pour déboucher sur du concret
Les journées algéroises de ces entreprises seront denses et méthodiques. Séances d’imprégnation sur le cadre réglementaire et économique local, conférences professionnelles devant un parterre d’opérateurs algériens, rencontres B2B individualisées et sessions de networking : rien n’est laissé au hasard.
L’objectif à court terme est de bâtir une relation de confiance — les premières concrétisations prenant la forme d’études de faisabilité et d’échanges techniques, avant d’évoluer vers des accords de joint-venture entre partenaires algériens et allemands.
Blank le dit avec le pragmatisme qui caractérise l’approche industrielle germanique : «L’implantation industrielle est un processus graduel qui exige des fondations solides.» Une philosophie que partage pleinement Alger, qui a depuis longtemps tiré les leçons des partenariats superficiels et des accords sans lendemain.
Au-delà de l’automobile, un partenariat global qui se dessine
Ce qui rend cette mission particulièrement prometteuse, c’est qu’elle n’est que la pointe visible d’un iceberg de coopération beaucoup plus vaste. L’hydrogène vert, les énergies renouvelables, la gestion de l’eau, l’économie circulaire, la santé et les technologies médicales figurent déjà dans les secteurs que les investisseurs allemands scrutent avec intérêt en Algérie.
Le marché automobile n’est donc que la porte d’entrée d’un partenariat industriel global appelé à se densifier dans les années à venir. L’Algérie, de son côté, dispose d’atouts considérables : une population jeune et en croissance, un marché intérieur de plus de 45 millions d’habitants structurellement sous-équipé en véhicules neufs, des ressources énergétiques qui financent l’investissement public, et une position géographique qui en fait une plateforme naturelle vers l’Afrique subsaharienne. Des atouts que les industriels allemands, réputés pour leur sens de l’analyse à long terme, ont visiblement su apprécier à leur juste valeur. Le rendez-vous est pris. Il reste à le transformer.
Lotfi C
