Palestine 36 à Alger: Quand le cinéma devient la mémoire vive de la Nakba

Il y a des soirées où le cinéma cesse d’être un simple divertissement pour devenir un acte de transmission, une résistance tranquille mais farouche contre l’oubli. Vendredi dernier, au théâtre de l’ambassade de l’État de Palestine à Alger, la projection du long métrage Palestine 36 de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir a offert à l’assistance bien plus qu’une séance de cinéma : une véritable leçon d’histoire, une plongée aux racines de la tragédie palestinienne, à l’occasion du 78e anniversaire de la Nakba.
C’est dans une salle bondée, où se mêlaient représentants du corps diplomatique accrédité à Alger, cadres d’institutions officielles, universitaires, artistes et passionnés de cinéma, que ce film de 119 minutes, fiction subtilement documentée, a déroulé sa fresque douloureuse et nécessaire.
En présence du chargé d’affaires de l’ambassade de l’État de Palestine en Algérie, Achraf Abu Amer, qui agissait au nom de l’ambassadeur Faiz Abu Aita, la soirée a pris des allures de cérémonie civique autant que culturelle.
Avant même que les premières images n’apparaissent sur l’écran, Abu Amer a voulu remettre les pendules à l’heure de l’histoire. Revenant sur «la genèse du processus systématique de dépossession des Palestiniens de leurs terres en 1936», il a égrené une chronologie des événements étayée par des chiffres, des dates, des faits têtus, pour mieux relier ce passé fondateur à l’actualité la plus brûlante. Sans détour, il a dénoncé les «abjections et la barbarie perpétrées à ce jour par l’armée terroriste d’occupation sioniste contre les civils palestiniens», rappelant que la Nakba, loin d’être un épisode clos, continue de s’écrire dans le sang soixante-dix-huit ans plus tard. Mais le diplomate a aussi tenu à rendre un hommage appuyé à l’Algérie, ce pays ami dont le soutien à la cause palestinienne n’a jamais faibli.
Il a remercié, au nom de toute la représentation palestinienne, le président Abdelmadjid Tebboune, le gouvernement et le peuple algériens pour leur «soutien indéfectible».
Une mention particulière a été adressée à la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, saluée pour son «soutien moral, technique et artistique» qui a permis, grâce à une mise à disposition optimale de tous les équipements nécessaires, la réussite de cette commémoration.
«Cette commémoration est un rappel qui sonne tel un puissant témoin de résilience : après 78 ans de Nakba, le peuple palestinien demeure plus que jamais attaché à sa terr », a-t-il conclu sous les applaudissements. Puis vint le film.
Palestine 36, sorti en 2025, est une œuvre ambitieuse signée Annemarie Jacir, cinéaste palestinienne reconnue pour son regard poétique et politique.
Le récit se déroule en 1936, année charnière où les villages palestiniens, étouffés sous la domination coloniale britannique et confrontés à l’immigration sioniste croissante, se soulèvent dans une révolte qui préfigure l’exode de 1948. Jacir tisse une fiction magnifiquement documentée, s’appuyant sur de nombreuses archives d’époque pour restituer la complexité d’un moment où tout bascule.
La bande son signée Ben Frost enveloppe le spectateur d’une atmosphère oppressante et lumineuse à la fois, tandis que la caméra caresse les visages d’une distribution exceptionnelle : la lumineuse Hiam Abbass en Hanan, le bouleversant Saleh Bakri en Khalid, la puissante Yasmine Al Massri en Khouloud, sans oublier la présence britannique de Jeremy Irons en Haut-commissaire et de Billy Howle en Thomas Hopkins.
Ce casting international, loin de l’exotisme de pacotille, sert avec une justesse rare la narration d’une lutte anticoloniale dont les échos résonnent cruellement avec l’actualité de Ghaza et de la Cisjordanie.
En sortant de la salle, les spectateurs algérois, qu’ils soient diplomates, artistes ou simples citoyens, savaient désormais une chose : le devoir de mémoire ne s’accommode ni du temps ni de l’indifférence. Et ce soir-là, l’ambassade de Palestine à Alger a brillé comme un phare.
Amina S.