Les autorités maliennes ne cessent de marteler un discours clair : la page française est définitivement tournée. La fin de la présence militaire de Paris sur le sol malien est présentée comme l’incarnation même du retour de la souveraineté nationale et de l’indépendance dans les choix politiques et sécuritaires du pays. Pourtant, ce récit suscite de nombreuses interrogations chez les observateurs.
Derrière l’affirmation d’une émancipation vis-à-vis de la France, beaucoup s’interrogent sur la nature des nouvelles dépendances dans lesquelles Bamako se serait volontairement engagée ces dernières années, et sur leur compatibilité avec les raisons invoquées pour justifier la rupture.
Alors que les autorités militaires se félicitent d’en avoir fini avec l’influence française, plusieurs rapports en provenance de la capitale malienne font état d’une présence grandissante du Maroc dans de nombreux dossiers. Dès lors, comment parler d’une libération vis-à-vis des ingérences extérieures lorsque celle-ci s’accompagne d’un recours accru à de nouveaux partenaires qui jouent désormais un rôle influent sur le terrain ?
Pour nombre d’analystes, le problème ne réside pas dans l’établissement de relations de coopération avec tel ou tel acteur, mais dans le fossé apparent entre le discours politique officiel
et la réalité.
Car présenter cette nouvelle orientation comme une rupture totale avec toute forme d’influence étrangère relève, selon eux, d’une simplification trompeuse. Ils réclament davantage de transparence sur la nature réelle de ces partenariats ainsi que sur leurs objectifs, afin de dépasser la rhétorique nationaliste qui brandit la défense de la souveraineté et la poursuite d’un combat panafricaniste hérité de Thomas Sankara, ce leader révolutionnaire burkinabé assassiné lors du putsch mené par Blaise Compaoré en 1987.
Ces observateurs convoquent un adage populaire : «vouloir éviter un trou peut parfois conduire à tomber dans un puits encore plus profond». Autrement dit, substituer une forme d’influence étrangère par une autre ne garantit ni l’indépendance tant espérée ni la consolidation de la souveraineté nationale. Ce serait plutôt s’enliser dans les rouages d’un nouveau colonialisme, précisément celui qu’une France en proie à de graves crises internes continue, selon eux, d’alimenter en sous-main.
Pour saisir la situation, un retour sur l’histoire s’impose. Que la France a-t-elle véritablement fait au Mali ? Si l’on écarte les récits officiels des médias français ou marocains, que trouve-t-on ?
Lorsque le président élu Modibo Keïta appelait à une indépendance réelle vis-à-vis de la France, à la modernisation de son pays et à l’éradication de la pauvreté, Paris a choisi de soutenir le coup d’État sanglant de Moussa Traoré. Keïta terminera sa vie en prison. Pendant vingt-trois ans, Traoré gouverna le Mali d’une main de fer, avant qu’une série de putschs ne vienne ponctuer l’histoire tourmentée du pays.
Il s’agit avant tout d’une affaire d’intérêts. Le Mali regorge de richesses naturelles, mais sa population demeure plongée dans une pauvreté chronique. Comment un pays si bien doté peut-il être si
pauvre ? La question vaut pour nombre de ses voisins.
Pour beaucoup, la réponse réside dans ce que l’on appelle le colonialisme moderne : une domination qui sort par la porte et revient par la fenêtre, à travers l’ingérence dans les affaires internes.
Après le Niger et le Burkina Faso, ce serait aujourd’hui au Mali que ce mécanisme se perpétue, via des acteurs régionaux travaillant pour le compte d’anciennes puissances coloniales. Dès lors, comment expliquer que des pays sahéliens regorgeant d’or, de pétrole, de gaz et d’uranium figurent parmi les plus pauvres de la planète ?
Leurs ressources sont exploitées par de grandes entreprises françaises – Bouygues, Lagardère, Orano (ex-Areva), Alstom, Suez, entre autres – qui ont longtemps contribué à la prospérité de l’économie française, tandis que les populations sahéliennes restaient confinées dans la précarité, la famine et le sous-développement.
L’espérance de vie dans la région dépasse rarement cinquante ans. L’accès à l’eau potable et à une alimentation suffisante reste un défi quotidien pour des franges entières de la population. L’école demeure un luxe dans certaines zones, où moins de 30% des enfants sont scolarisés.
Au lieu de devenir un espace de développement et d’investissement prometteur, le Sahel s’est transformé en théâtre de conflits armés, de guerres civiles, de coups d’État récurrents, de misère et de famines. Pire encore, il a servi, par moments, de sanctuaire à des groupes terroristes exploitant la fragilité sécuritaire et politique de la région. Les militaires maliens sont arrivés au pouvoir en promettant au peuple des jours meilleurs : développement durable, exploitation équitable des richesses nationales, État stable et prospère, indépendance totale et préservation de la souveraineté. Mais plus de cinq ans plus tard, force est de constater que la plupart de ces engagements sont restés lettre morte. le Mali est toujours confronté à des défis sécuritaires et économiques majeurs, tandis que les rivalités régionales et internationales autour de son avenir et de son rôle dans le Sahel continuent de s’intensifier.
Malik M.
Mali: La rupture avec Paris sous l’angle du discours souverainiste, mais à quel prix ?

