Jordanie: Une pétition réclame le départ des troupes américaines, le Golfe face au même dilemme sécuritaire

Pendant des générations, les monarchies du Golfe ont fait un pari simple : accueillir des dizaines de milliers de soldats américains sur leur sol en échange d’une garantie de sécurité contre toute menace régionale, hier l’Irak de Saddam Hussein, aujourd’hui l’Iran. Ce pacte non écrit, pierre angulaire de leur doctrine sécuritaire depuis plus de quatre décennies, montre aujourd’hui des signes inquiétants de fragilité.
Le tournant est venu de l’agression conjointe israélo-américaine contre l’Iran, qui a rebattu les cartes stratégiques de toute la région. Ce qui devait constituer un rempart s’est mué, aux yeux même de ceux qui en bénéficiaient, en source de vulnérabilité.
C’est dans ce climat qu’il faut lire l’initiative prise en Jordanie par des centaines de figures politiques, juridiques et académiques, réunies autour d’une lettre ouverte exigeant le départ des troupes américaines du royaume. Loin de se limiter à une contestation de principe contre une présence étrangère, le texte exprime une crainte bien plus concrète : voir le royaume hachémite happé, malgré lui, dans un affrontement qui ne le concerne pas directement.
Pour les signataires, les bases américaines ont cessé d’être un gage de sécurité pour devenir une menace tangible sur la stabilité du pays, sans compter le prix politique, économique et diplomatique d’une présence susceptible d’entraîner la Jordanie dans des engrenages régionaux qu’elle ne contrôle pas.
Le fait que plusieurs titres de presse jordaniens aient refusé de relayer cette lettre, et que ses initiateurs redoutent des poursuites, en dit long sur la sensibilité du sujet dans le royaume.
Ce cas jordanien n’est cependant que la partie visible d’un dilemme partagé par l’ensemble des pétromonarchies.
Pendant des décennies, Washington a justifié son dispositif militaire par la protection des routes énergétiques, la défense de ses alliés arabes et l’endiguement de l’influence iranienne, en échange de quoi ces États ont englouti des centaines de milliards de dollars dans l’armement américain et ouvert leur territoire à d’immenses infrastructures militaires. Mais depuis l’escalade contre Téhéran, ces mêmes bases figurent désormais en tête de liste des cibles iraniennes potentielles, l’Iran n’ayant jamais dissimulé sa doctrine de représailles : frapper non seulement les forces engagées dans les combats, mais aussi toute installation servant de base arrière aux opérations dirigées contre lui.
Les implantations américaines au Qatar, à Bahreïn, au Koweït, aux Émirats ou en Jordanie ne sont donc plus de simples dispositifs défensifs : elles sont devenues des objectifs militaires de premier plan.
Un renversement complet de perspective pour des monarchies qui, hier encore, achetaient une protection et se retrouvent aujourd’hui à héberger, malgré elles, une source de danger permanent, chaque nouvelle poussée de tension entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran rapprochant un peu plus leurs territoires du théâtre des opérations.
Cette prise de conscience n’est pas restée sans effet. Elle explique en grande partie les efforts déployés par plusieurs capitales du Golfe pour diversifier leurs alliances stratégiques : rapprochement avec Pékin, renouement du dialogue avec Téhéran sous médiation chinoise, intensification des liens avec Moscou. L’objectif affiché n’est pas de tourner le dos aux États-Unis, mais de desserrer une dépendance devenue à double tranchant. La dimension politique de cette évolution n’est pas moins significative.
Dans des opinions publiques arabes déjà profondément marquées par la guerre à Ghaza, l’idée que leurs pays puissent servir de plateforme à des opérations contre l’Iran, sans que les peuples ni même les institutions n’aient été consultés, nourrit un malaise grandissant.
La pétition jordanienne pourrait n’être que le premier signal visible d’un débat appelé à s’étendre à d’autres capitales arabes sur le prix réel de l’alliance militaire américaine.
Longtemps érigées en symbole de stabilité régionale, les bases américaines apparaissent désormais, aux yeux d’un nombre croissant d’observateurs, comme des facteurs de risque en soi.
Pour les monarchies du Golfe, la question a cessé d’être purement militaire pour devenir existentielle : en cas de conflagration régionale majeure, ce seraient précisément les infrastructures censées les protéger qui se trouveraient en première ligne. Un bouclier qui, demain, pourrait bien se révéler leur talon d’Achille.
Malik M.