Farid Hireche, architecte paysagiste, chercheur et fondateur du «Collectif Maghreb du Paysage», à Algérie Confluences :«Il est urgent de faire émerger une véritable culture du paysage en Algérie»

Farid Hireche n’est pas un architecte paysagiste comme les autres. Médecin de formation devenu chercheur en biogéographie, passé par l’École supérieure du paysage de Versailles, il a choisi de consacrer sa thèse à un patrimoine algérien largement oublié, les jardins historiques d’Alger à l’époque ottomane. Aujourd’hui, il enseigne l’art des jardins arabo-musulmans, aménage des hôpitaux et des universités, et milite pour que l’Algérie se dote enfin d’une véritable culture du paysage. Dans cet entretien exclusif accordé à Algérie Confluences, il nous explique pourquoi les jardins d’hier peuvent sauver les villes d’aujourd’hui, comment les systèmes hydrauliques traditionnels répondent au stress hydrique, et pourquoi il rêve de transformer un ancien jardin-palais en centre de recherche plutôt qu’en bureau administratif. Rencontre avec un homme qui voit dans le vivant, l’eau et la mémoire une autre manière d’habiter la cité.

Propos recueillis par Razyka Tiar

Algérie Confluences : Votre formation scientifique en médecine puis en biogéographie a-t-elle influencé votre manière de concevoir les paysages et les jardins aujourd’hui ?

Farid Hireche : Ma formation initiale en médecine et en biologie moléculaire m’a appris à envisager les phénomènes du vivant dans toute leur complexité. Par la suite, le paysage, la biogéographie et le développement durable m’ont permis de comprendre les interactions entre les sociétés, les territoires et les milieux naturels. Cette double approche influence profondément ma manière de concevoir le paysage aujourd’hui.
Je ne considère pas le paysage comme un simple décor, mais comme un système vivant, à la fois écologique, historique, économique, social et culturel.
Cette vision revêt une importance particulière dans le contexte algérien, où le paysage reste encore insuffisamment pris en compte, tant dans les politiques d’aménagement que dans les formations universitaires. L’Algérie souffre en effet d’un manque de formation spécialisée en matière de paysage et de conception paysagère.
Il existe certes des enseignements liés à l’architecture, à l’urbanisme ou à l’agronomie, mais la profession d’architecte paysagiste demeure encore peu structurée sur le plan institutionnel. Pourtant, les défis climatiques, urbains et patrimoniaux rendent aujourd’hui indispensable l’émergence d’une véritable culture du paysage.

Dans vos recherches, vous accordez une place importante aux systèmes hydrauliques traditionnels : que peuvent-ils apporter aux villes algériennes actuelles confrontées au stress hydrique ?

Les systèmes hydrauliques traditionnels constituent une source d’inspiration essentielle pour les villes algériennes contemporaines confrontées au stress hydrique.
Ces dispositifs anciens reposaient sur une gestion sobre, intelligente et collective de l’eau, parfaitement adaptée aux réalités climatiques méditerranéennes et semi-arides.
Les jardins historiques précoloniaux témoignaient d’une remarquable maîtrise de l’ingénierie hydraulique, de la récupération des eaux et de l’irrigation gravitaire. Aujourd’hui, ces systèmes subsistent encore, mais face aux crises environnementales et à l’artificialisation croissante des villes, ces modèles peuvent nourrir une réflexion contemporaine sur la fabrique urbaine. Il ne s’agit pas de reproduire le passé à l’identique, mais de réinterpréter ces savoir-faire dans une perspective durable et résiliente.

Votre thèse sur les jardins d’Alger à l’époque ottomane révèle un patrimoine méconnu : quelles sont, selon vous, les urgences en matière de sauvegarde de ces jardins historiques ?
Ma thèse a effectivement révélé un patrimoine largement méconnu et menacé de disparition. La première urgence est de faire évoluer notre regard sur ce patrimoine. En Algérie, les politiques de protection restent centrées sur le monument bâti, alors que la notion de paysage culturel ou de jardin historique est insuffisamment intégrée dans les dispositifs juridiques. Il est nécessaire de faire évoluer les lois patrimoniales pour qu’elles prennent en compte la dimension paysagère des sites historiques.
Par ailleurs, un inventaire exhaustif des jardins historiques d’Alger est indispensable. J’ai initié un inventaire numérique dans le cadre de ma thèse, qui demande à être approfondi et soutenu financièrement. Sans inventaire précis, il est difficile de protéger ou de transmettre ce patrimoine.
Les outils numériques ouvrent des perspectives importantes, notamment la restitution 3D par jumeaux numériques. J’ai ainsi réalisé le jumeau numérique de Djnen Hassan-Pacha, correspondant à l’actuel hôpital Lamine-Debaghine (ex-Maillot).
Ces restitutions permettent de visualiser des paysages disparus, de comprendre leur organisation spatiale, leurs systèmes hydrauliques et leurs usages sociaux, tout en constituant un outil pédagogique et scientifique pour sensibiliser le public et accompagner les politiques patrimoniales.

À travers votre livre Art des jardins, petits paradis d’Alger, souhaitez-vous davantage sensibiliser le grand public ou interpeller les décideurs et urbanistes ?
L’objectif de mon ouvrage est à la fois de sensibiliser le grand public et d’interpeller les décideurs.
Les jardins que j’ai étudiés étaient des lieux de fraîcheur, de biodiversité, de sociabilité et de gestion intelligente des ressources. Ils proposaient une autre manière d’habiter la ville, fondée sur un art de vivre en rapport avec le vivant, l’eau et le climat.
Dans un contexte marqué par le réchauffement climatique et la crise des modèles urbains, ces paysages historiques peuvent nous aider à imaginer des villes algériennes plus durables et plus adaptées à leur environnement. Le jardin historique ne doit plus être considéré comme un simple espace ornemental ; il représente une composante essentielle de l’identité urbaine et culturelle algérienne. Certains sites restent sous-valorisés, comme Djnen Mustapha-Pacha, dont la vocation actuelle mériterait d’être repensée.
Ce lieu exceptionnel devrait devenir un véritable centre de recherche consacré au patrimoine vivant algérien, au paysage, aux jardins historiques et aux savoir-faire traditionnels, plutôt qu’un simple centre national de lutte contre la drogue sans lien avec son histoire paysagère. Une telle orientation redonnerait du sens à ce patrimoine tout en créant un espace de recherche, de transmission et d’innovation culturelle.

Vous travaillez à la fois comme chercheur, enseignant et praticien : comment articulez-vous ces trois dimensions dans vos projets d’aménagement ?
Le fait d’être à la fois chercheur, enseignant et praticien me permet précisément de faire dialoguer théorie et action. La recherche nourrit ma compréhension historique et scientifique des territoires, l’enseignement permet de transmettre ces réflexions aux nouvelles générations, tandis que la pratique confronte ces idées aux réalités concrètes du terrain.
Aujourd’hui, il devient urgent de former des professionnels capables d’intégrer simultanément les dimensions écologiques, patrimoniales, sociales et paysagères dans les projets urbains.
Le paysage ne doit plus être pensé comme un élément secondaire de l’aménagement, mais comme une structure fondamentale de la ville. Je reste disponible pour monter une structure d’enseignement qualitatif au sein d’écoles ou de départements d’architecture, ou d’un centre de formation indépendant.

Avec le «Collectif Maghreb du Paysage», ambitionnez-vous de structurer une véritable politique régionale du paysage au Maghreb ?
À travers le «Collectif Maghreb du Paysage», nous cherchons effectivement à contribuer à l’émergence d’une véritable culture du paysage à l’échelle régionale. Les pays du Maghreb partagent des héritages territoriaux, climatiques et culturels communs, mais les politiques paysagères restent encore fragmentées.
Pourtant, les jardins historiques maghrébins, les paysages culturels, en particulier ceux liés à l’eau, constituent une source d’inspiration majeure pour penser la ville contemporaine.
L’objectif du «Collectif Maghreb du Paysage» est de valoriser et faire reconnaître le métier d’architecte
paysagiste, de créer une dynamique maghrébine et un marché commun pour l’aménagement durable de nos territoires, et surtout de préserver nos patrimoines et nos paysages en partage, à l’origine d’une identité commune.
L’adage du collectif : «Unissons-nous pour fabriquer nos paysages et préserver nos patrimoines maghrébins !».
R. T.