Environnement: Après les incendies, quelle forêt algérienne pour demain ?

Reconstruire une forêt ne se résume pas à replanter des arbres sur les cendres d’un massif calciné. C’est la conviction qui émerge aujourd’hui chez les spécialistes forestiers algériens, à mesure que se pose la question, chaque été plus pressante, de savoir comment redonner vie aux versants noircis par le feu.
Car la forêt méditerranéenne, par nature, n’est jamais totalement à l’abri des flammes : le véritable enjeu n’est pas de bâtir un écosystème qui ne brûlera plus jamais, mais un couvert végétal capable de se relever après le passage du feu, plus vite, plus sûrement, et sans perdre sa diversité biologique.
Cette approche renouvelée de la reforestation s’appuie d’abord sur un principe simple : privilégier les essences qui ont, au fil des millénaires, appris à composer avec la sécheresse, les vagues de chaleur et les incendies récurrents du bassin méditerranéen. L’agronome Lakhdar Sellami place en tête de liste le chêne-liège, dont l’épaisse écorce agit comme un bouclier thermique protégeant le tronc et dont la souche, même brûlée, conserve souvent la faculté de repartir.
Au-delà de sa robustesse écologique, l’arbre porte une dimension économique que l’expert juge indissociable de sa préservation : la filière du liège fait vivre des familles entières dans certaines régions, et sauver les subéraies revient donc autant à protéger un patrimoine naturel qu’à sauvegarder une activité et des emplois ancrés dans les territoires.
Le chêne vert, moins spectaculaire mais tout aussi résilient dans certaines conditions, mérite selon lui la même vigilance, tandis que le caroubier s’impose comme un allié précieux des sols méditerranéens les plus éprouvés par la sécheresse, ses racines profondes stabilisent les terrains en pente, et sa production, la caroube, ouvre une voie de valorisation économique supplémentaire pour les zones rurales concernées.
Un autre agronome, Abdellah Mohammedi, insiste sur un aspect souvent négligé des politiques de reboisement, le maquis. Le pistachier lentisque, le myrte ou l’oléastre sont trop souvent perçus comme une végétation secondaire, presque accessoire, alors qu’ils constituent l’ossature même des écosystèmes
méditerranéens.
Ces arbustes abritent une faune discrète mais essentielle, retiennent les sols et jouent un rôle actif dans la régénération naturelle après le passage du feu. Les négliger dans les plans de reboisement reviendrait, selon lui, à ignorer une part entière de l’équilibre forestier.Reste le cas particulier du pin d’Alep, omniprésent sur le littoral et les contreforts algériens.
Sa capacité à repartir après certains incendies est réelle, mais elle ne doit pas faire illusion : une pinède n’est pas intrinsèquement résistante au feu. Tout dépend de l’intensité de l’incendie, du niveau de sécheresse au moment du sinistre, de la densité des peuplements et surtout de l’accumulation de bois mort et de végétation sèche au sol, qui transforme la moindre étincelle en brasier incontrôlable.

Comprendre avant de reboiser
Pour l’agronome Laâla Boukhalfa, aucune opération de reboisement sérieuse ne peut faire l’économie d’un diagnostic préalable.
Avant de planter, il faut comprendre : quelles conditions ont permis au feu de se propager aussi rapidement, quelles failles dans la gestion des massifs ont aggravé le sinistre, et quelles corrections structurelles s’imposent pour éviter que le scénario ne se répète.
Ce travail d’analyse doit, selon lui, déboucher sur un véritable plan de réaménagement forestier, pensé non plus dans l’urgence de l’après-incendie mais comme une politique de long terme.Boukhalfa pousse la réflexion plus loin, jusqu’à interroger l’architecture administrative de la gestion forestière elle-même.
À ses yeux, un secteur aussi stratégique porteur d’enjeux environnementaux, économiques et touristiques à la fois ne peut plus rester une simple composante, parmi tant d’autres, d’un ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche déjà chargé d’un programme considérable.
Il rappelle qu’à une époque antérieure, l’Algérie disposait d’un Secrétariat d’État dédié aux Forêts, doté de programmes spécifiques et structurants, à l’image du Barrage vert.
Cette expérience historique, estime-t-il, mérite d’être réexaminée à l’aune des défis climatiques actuels.Sur le terrain, cette vision se traduit par des choix précis. Boukhalfa plaide pour la sélection d’essences rustiques, adaptées à la fois au sol et au climat de chaque site, et cite l’olivier, le pistachier, le caroubier ou encore l’arganier sous réserve, précise-t-il, que ces espèces soient effectivement compatibles avec les caractéristiques particulières de chaque zone à reboiser.
À l’inverse, il recommande d’écarter, dans les secteurs les plus exposés au risque incendie, des essences comme le sapin ou le pin pignon, tout en reconnaissant que cette appréciation doit être affinée au cas par cas plutôt qu’appliquée de façon systématique.

Des infrastructures pensées pour la prévention
La reconstruction des forêts ne se joue pas uniquement dans le choix des essences. Elle suppose aussi des aménagements concrets destinés à faciliter l’intervention en cas de nouveau départ de feu : des pistes carrossables permettant aux engins de la Protection civile d’accéder rapidement aux zones sensibles, ainsi que des points d’eau stratégiquement répartis dans les massifs.
La question de l’habitat, enfin, ne peut être esquivée : les constructions situées à l’intérieur ou en lisière des forêts doivent faire l’objet d’un plan d’aménagement spécifique, à la fois pour sécuriser les riverains, faciliter d’éventuelles évacuations et garantir l’accès des secours en cas d’urgence.
Autre principe qui gagne du terrain chez les experts : il ne faut pas replanter partout, ni de façon systématique. Avant tout reboisement massif, un état des lieux minutieux s’impose pour évaluer les capacités de régénération spontanée du milieu. Nombre d’espèces méditerranéennes savent reconstituer leur feuillage à partir de leurs souches ou de leurs racines, et certains arbres, même sévèrement brûlés, peuvent produire de nouvelles pousses sans intervention humaine.
La restauration doit donc commencer par une observation fine du terrain intensité du sinistre, état réel des sols, présence d’espèces survivantes afin de concentrer les efforts de reboisement là où ils sont véritablement nécessaires, plutôt que de disperser les moyens sur l’ensemble d’un massif sinistré.
Lorsque les conditions le permettent, les spécialistes s’accordent sur l’intérêt de peuplements mixtes, associant chêne-liège, chêne vert, caroubier, lentisque et oléastre, complétés le cas échéant par du pin d’Alep dans les stations qui lui sont favorables. Cette diversité végétale constitue, plus qu’une simple option esthétique, une véritable assurance contre les incendies futurs : un peuplement varié résiste mieux à la propagation du feu qu’une monoculture homogène et vulnérable.
Le véritable défi, insistent les experts consultés, dépasse très largement l’acte de planter. Il s’agit de réduire en amont l’accumulation de broussailles et de bois mort qui nourrissent les incendies, d’entretenir régulièrement les sous-bois, de créer des ruptures dans la continuité des peuplements pour freiner la propagation des flammes, de préserver l’accès aux pistes forestières et aux points d’eau, et d’assurer une surveillance permanente des massifs, en particulier durant les mois les plus critiques de l’été.
La stratégie qui se dessine repose ainsi sur plusieurs piliers indissociables : la diversité des espèces locales, la valorisation de la régénération naturelle chaque fois qu’elle est possible, des infrastructures d’intervention adaptées, des réserves d’eau accessibles et une surveillance continue des massifs.
L’urgence, résument les spécialistes, n’est pas seulement de planter vite. Elle est de planter juste, et de gérer durablement.
Farid B.