C’est une déclaration qui n’aurait jamais dû exister, ou plutôt qui s’appuie sur un fait qui n’a jamais eu lieu. Ce dimanche 8 novembre, l’Agence de presse algérienne a démenti catégoriquement les propos d’un individu présenté comme le porte-parole de l’Union européenne, selon lesquels Bruxelles suivait la situation de près et souhaitait en savoir davantage sur la portée, les objectifs et la base du déploiement des unités algériennes au Niger. Ce déploiement s’inscrit dans la mise en œuvre du protocole d’accord conclu entre l’Algérie et le Niger dans le domaine militaire, à la suite de la décision prise en octobre 2026 par le président Abdelmadjid Tebboune, sur demande officielle des autorités nigériennes.
Selon des sources autorisées citées par l’agence, aucune démarche de ce type n’a été engagée auprès d’Alger. Il n’y a eu ni demande de clarification, ni sollicitation officielle, ni échange diplomatique correspondant aux propos tenus par ce prétendu porte-parole. La précision est de taille, car elle change radicalement la lecture de l’affaire. Si de telles démarches avaient réellement été entreprises, elles auraient été rejetées de façon catégorique par l’Algérie, qui y aurait vu une ingérence intolérable dans les affaires intérieures et dans les choix souverains d’un État indépendant.
Une déclaration qui soulève plus de questions qu’elle n’en pose
Dès lors, une interrogation s’impose. Comment un soi-disant porte-parole européen peut-il évoquer publiquement des démarches qui n’ont jamais été entreprises ? La déclaration d’Anouar El Anouni relève, dans ces conditions, de l’affabulation, estime-t-on à Alger. Et lorsqu’on s’intéresse au profil de son auteur, ajoute-t-on dans les mêmes milieux, on comprend mieux les raisons de cette affabulation et les intentions de ceux qui l’ont préparée. Anouar El Anouni est de double origine, française et marocaine. Reste à savoir en quelle qualité exacte il s’est exprimé, au nom de qui il parlait et sur quelle base institutionnelle il a pu attribuer à l’Union européenne des démarches qu’elle n’a manifestement jamais entreprises auprès d’Alger.
Pourquoi évoquer des demandes de précisions inexistantes, et laisser entendre que les institutions européennes chercheraient à obtenir des explications de l’Algérie sur sa coopération sécuritaire avec le Niger ? D’autant que cette déclaration, lue sur papier, avait été préparée en réponse à la question d’un journaliste français. Tout renforce le sentiment d’une séquence soigneusement orchestrée, loin d’une réaction spontanée.
Pour Alger, l’épisode révèle surtout d’un acharnement français contre l’Algérie qui ne semble plus connaître de limites. Incapable d’accepter les évolutions géopolitiques qui consacrent l’affirmation des États africains et la recomposition des rapports de force au Sahel, Paris chercherait désormais à déplacer ses confrontations sur le terrain européen, en tentant d’instrumentaliser les institutions de l’Union pour donner une dimension communautaire à son hostilité envers l’Algérie.
Le Sahel, une blessure stratégique que Paris n’arrive pas à refermer
Pour comprendre cette séquence, il faut revenir à la réalité du Sahel, où la France a subi un recul considérable de son influence. Les transformations politiques survenues dans plusieurs pays de la région ont profondément bouleversé les équilibres hérités d’une époque où Paris disposait de leviers puissants sur une partie du continent africain. Elles traduisent une volonté croissante des pays africains de reprendre en main leurs choix stratégiques et de définir eux-mêmes les partenariats qui répondent à leurs intérêts.
L’Algérie, par sa position géographique, son expérience sécuritaire et ses relations historiques avec les pays de la région, demeure un acteur majeur de cette recomposition. C’est précisément ce rôle régional qui semble déranger certains milieux français. Paris voit d’un mauvais œil le renforcement des relations entre Alger et ses voisins sahéliens, en particulier lorsqu’elles se développent en dehors des schémas d’influence qu’il a longtemps privilégiés.
La France n’a aucun titre à revendiquer sur le Sahel. Elle n’en est ni le propriétaire ni l’arbitre, et les États de la région n’ont aucune obligation de soumettre leurs choix sécuritaires à ses préférences.
Ce qui paraît insupportable à certains responsables parisiens, c’est manifestement de voir l’Algérie agir en fonction de ses propres intérêts régionaux, sans que Paris puisse lui imposer son agenda.
Une coopération qui ne regarde que les deux capitales
L’envoi d’unités algériennes au Niger, à la demande des autorités nigériennes et dans le cadre d’un accord bilatéral, relève des relations souveraines entre deux États. L’Algérie et le Niger partagent des frontières, des intérêts sécuritaires et des préoccupations stratégiques immédiates. Ils sont directement exposés aux menaces qui traversent le Sahel, et n’ont attendu ni les recommandations de Bruxelles ni les appréciations de Paris pour mesurer les dangers qui pèsent sur leur environnement commun. Il est donc pour le moins singulier de voir une communication, attribuée à tort à une institution européenne, laisser entendre que cette coopération appellerait des demandes de précisions de sa part, alors qu’aucune démarche officielle n’a été entreprise auprès d’Alger.
Il l’est plus encore de voir cette communication donner le sentiment que les décisions souveraines de deux pays africains devraient être soumises à l’appréciation d’acteurs extérieurs.
La coopération entre l’Algérie et le Niger n’a pas vocation à satisfaire les calculs géopolitiques européens ou français. Elle répond aux intérêts des deux pays, et cela devrait suffire à en comprendre la logique.
Une affabulation dans un climat déjà tendu
La portée de l’affaire tient aussi au moment choisi. Les relations entre Alger et Bruxelles sont déjà fragilisées, sur instigation de la France selon Alger, par plusieurs différends, notamment les restrictions commerciales visant des produits algériens et les difficultés entourant le fonctionnement du Conseil d’association. Dans ce contexte, la déclaration du prétendu porte-parole vient ajouter une nouvelle source de crispation à des relations qui exigeraient, au contraire, davantage de responsabilité. L’Union européenne doit faire toute la lumière sur les conditions dans lesquelles cette communication a été préparée, et sur les éléments qui ont permis d’évoquer des démarches qui n’ont jamais existé. Elle doit également veiller à ce que ses institutions ne deviennent pas, une nouvelle fois, les instruments de contentieux bilatéraux.
L’Algérie, de son côté, poursuivra ses relations avec ses partenaires sur la base de ses intérêts nationaux, de ses engagements et de ses principes. Elle n’a aucune justification à fournir à ceux qui cherchent à politiser ses initiatives régionales. Car au-delà de cette déclaration pour le moins contestable, une réalité demeure. L’indépendance algérienne n’est pas un sujet de discussion, la souveraineté nationale n’est pas une concession diplomatique, et la coopération avec les pays voisins n’est pas une faveur accordée par une quelconque puissance extérieure.
Fateh H.
