Haschich marocain, la marée qui déborde de toutes les frontières
Haschich marocain, la marée qui déborde de toutes les frontières
Par Khemissi Malik
Trois tonnes de haschich, soixante seize ballots, un zodiac équipé de quatre moteurs et huit hommes à bord. Lundi, la Garde civile espagnole a intercepté ce convoi au large de Mazagón, dans la province de Huelva. Parti de la côte atlantique du Maroc, le bateau a tenté de semer ses poursuivants par une vitesse folle et des manœuvres dangereuses, jetant des bidons de carburant à la mer. Il a fallu une vedette d’interception et un hélicoptère pour l’arrêter. L’affaire pourrait passer pour une prise de plus. Elle illustre pourtant une réalité que les rapports de l’ONUDC documentent depuis des années....
Entre 2016 et 2020, le Maroc a été cité une centaine de fois comme pays d’origine ou de départ de la résine de cannabis par les États qui en ont saisi, plus que tout autre. Les routes ne s’arrêtent pas au détroit puisque les itinéraires de ce trafic s’étendent vers la Libye et l’Égypte par le Sahel. L’Espagne, elle, sert de porte d’entrée à tout un continent, et en 2014, 85% des saisies de résine opérées sur son sol étaient liées au Maroc. Le même couloir a aussi servi à la cocaïne.
Il faut pourtant être honnête sur ce que les données disent aujourd’hui, car c’est ce qui donne du poids à l’argument. Le rapport mondial 2026 de l’ONUDC relève que le poids du Maroc dans le commerce mondial de la résine recule, à mesure que les routes se diversifient et que de nouveaux fournisseurs apparaissent. Au plus fort de son rayonnement, entre 2014 et 2016, quinze à seize pays citaient le royaume comme source, ce qui est considérable, mais ne fait pas de la planète entière une victime. Les saisies de résine ont d’ailleurs chuté de plus de 50% dans le monde depuis 2020, le cannabis en herbe, cultivé en intérieur, prenant peu à peu la place de la résine.
Même si cette dernière reste dominante dans des zones comme la péninsule Ibérique, du fait de la proximité des grandes zones de production. Faut-il pour autant parler de recul de la menace ? Pas vraiment. Un marché qui se contracte à l’échelle mondiale n’efface pas la pression qui s’exerce sur ceux qui sont les plus proches de la source. Et la recomposition en cours n’a rien d’une bonne nouvelle pour eux, puisque les mêmes réseaux, rompus aux embarcations rapides et aux moteurs surpuissants, savent déplacer leur savoir faire vers d’autres substances.
Les ballots de Huelva en sont la preuve, personne ne s’équipe ainsi pour un trafic en voie d’extinction. Les autorités marocaines avancent, de leur côté, un argument qu’il serait malhonnête d’écarter. En 2024, les saisies en Afrique du Nord ont dépassé celles d’Europe occidentale et centrale, en raison surtout d’une hausse des saisies au Maroc, ce que Rabat présente comme la preuve de son engagement. On peut lire ce chiffre dans l’autre sens. Si l’on saisit davantage sur place, c’est que la production et le stockage restent massifs, et que le problème naît bien à la source plutôt qu’aux frontières des autres. unodcLa question qui demeure est donc moins celle du bilan que de la responsabilité.
Un voisin de cette taille, au cœur des saisies, des routes et des démantèlements de réseaux depuis tant d’années, doit répondre de sa capacité à contrôler ses zones de culture, ses ports et ses côtes, et à coopérer sans arrière pensée avec les pays qui subissent le transit. Les opérations spectaculaires, comme celle de lundi dernier, rassurent l’opinion. Elles ne disent rien de ce qui passe entre les mailles.