Il y a des puissances qui projettent leur force à coups de chars et de porte-avions. Et il y a les Émirats arabes unis, qui ont choisi une autre voie, celle de l’influence par procuration. C’est le constat que dresse l’analyste David Hearst dans une tribune publiée par Middle East Eye, et il mérite qu’on s’y arrête, tant il éclaire une méthode qui a fait ses preuves du Yémen au Soudan. Abou Dhabi n’envahit pas, ne déploie pas de divisions blindées, ne revendique presque jamais frontalement.
Il finance, il arme, il transporte, il connecte. Trois leviers reviennent sans cesse dans cette architecture d’influence : un appui logistique aérien discret, la fourniture d’équipements à des groupes qui lui sont acquis, et surtout le recours à des acteurs non étatiques, milices, réseaux locaux, figures d’influence, qui deviennent, sans le dire, les bras armés d’une politique étrangère pensée à des milliers de kilomètres.
Cette manière d’opérer permet à un pays de la taille des Émirats de peser dans des conflits qui, en théorie, devraient largement le dépasser. Ce qui frappe dans l’analyse de Hearst, c’est la normalisation. Les Émirats ne sont pas présentés comme un acteur ponctuel des crises régionales, mais comme un acteur structurel de leur permanence, celui qui, par ses interventions répétées, contribue à entretenir un état de guerre latent plutôt qu’à le résoudre.
Le pétrodollar y remplace le blindé, la finance y remplace la diplomatie classique, et le sport, la culture ou l’investissement économique servent de vitrine à une stratégie d’influence qui ne dit jamais son nom.
Le plus grave, dans ce tableau, reste l’alignement d’Abou Dhabi sur l’entité sioniste au moment même où Ghaza et la Cisjordanie occupée subissent ce que l’auteur qualifie, sans détour, de crimes de guerre.
Un pays qui se présente en médiateur régional, en hub financier respectable, en partenaire fréquentable des grandes capitales occidentales, tout en alimentant ailleurs les braises de conflits qu’il prétend vouloir éteindre, voilà la contradiction que Middle East Eye met crûment en lumière.
Ce que révèle finalement cette tribune, c’est une leçon plus large sur la nature du pouvoir au XXIe siècle. La puissance ne se mesure plus seulement en divisions militaires, mais en capacité à transformer des ressources économiques en leviers géopolitiques, à tisser des réseaux d’acteurs locaux prêts à servir des intérêts qui ne sont pas les leurs. Les Émirats en ont fait une doctrine. La communauté internationale, elle, continue de regarder ailleurs.
Kh. M.
Comment Abou Dhabi a fait de l’argent une arme de guerre
