artout dans le monde, la profession de journaliste se définit par sa résistance aux pressions, aux corrupteurs et à tous ceux qui cherchent à museler la vérité.
Beaucoup en paient encore le prix mais une partie significative du paysage médiatique marocain semble avoir emprunté un tout autre chemin, celui d’une dépendance financière assumée envers les Émirats arabes unis, un pays régulièrement pointé du doigt pour son rôle déstabilisateur dans plusieurs zones d’Afrique et du Moyen-Orient.
Des sommes considérables auraient ainsi été injectées dans la presse marocaine, papier comme numérique, télévisions et web TV comprises. Loin de relever d’un simple placement financier, ces flux d’argent s’apparentent, selon plusieurs témoignages et rapports, à une opération d’influence à grande échelle, où l’investissement médiatique devient un outil pour acheter des consciences et faire taire les voix récalcitrantes.
Un impact qui se mesure dans le contenu.
Plusieurs enquêtes ont établi que des fonds émiratis avaient pris position au capital de médias marocains d’importance, tandis que d’autres témoignages évoquent un soutien à des projets éditoriaux destinés à redorer l’image d’Abou Dhabi.
Mais la question centrale ne se limite pas aux montants injectés. Elle touche surtout à ce que ces capitaux produisent concrètement dans les rédactions.
C’est précisément là que se distingue un investissement ordinaire d’un investissement d’influence.
Le premier vise un retour financier. Le second cherche à orienter les lignes éditoriales dans un sens favorable à son bailleur. Dans les faits, cela se traduit par des articles cherchant à disculper Abou Dhabi de toute critique, en dépit des preuves qui s’accumulent, et par des publications hostiles envers les pays qui refusent de s’aligner sur les intérêts émiratis, l’Algérie en tête.
Medi 1 TV, un cas documenté.
L’exemple le plus solidement établi remonte à 2014, année où Medi 1 TV avait ouvert son capital à deux sociétés émiraties actives dans les médias et l’investissement.
Selon la base de données Media Ownership Monitor Morocco, cette restructuration avait fait grimper la valeur du capital de la chaîne d’environ 379,2 millions de dirhams à 1,18 milliard, la partie émiratie prenant alors une position majoritaire, une opération également détaillée à l’époque par le site marocain Hespress.
Ce cas aurait pu passer pour un simple placement d’un pays pétrolier fortuné dans un pays arabe voisin. Mais un rapport de l’agence Anadolu, publié en juin 2020, était allé plus loin en documentant des investissements émiratis dans les médias marocains présentés explicitement comme une forme d’influence douce, notamment destinée à contrer la mouvance islamiste après l’arrivée au pouvoir du parti Justice et développement.
Hespress dans le viseur
Le site Hespress est régulièrement présenté comme l’un des relais les plus actifs de cette influence émiratie contre l’Algérie. Aucun document officiel n’établit une participation financière directe des Émirats à son capital, mais des révélations issues de conflits internes au sein du média ont alimenté cette hypothèse.
L’obsession du site pour tout ce qui touche à l’Algérie et la répétition de ses attaques ont fini par éroder sa crédibilité, y compris auprès d’une partie de l’opinion marocaine.
C’est d’ailleurs l’un de ses cofondateurs, actionnaire à hauteur de 20% dans sa filiale sportive Hesport, qui a mis le feu aux poudres en publiant sur Facebook des accusations très circonstanciées.
Khaled Barhali a ainsi décrit un fonctionnement interne qu’il juge préoccupant, affirmant que Hespress, dirigé par les frères Hassan et Amine Kanouni, aurait glissé vers le rôle d’agence de communication pour les Émirats arabes unis.
Il a notamment déclaré que les journalistes du site étaient sommés de rester passifs et de produire du contenu sans esprit critique, avec pour seule ligne directrice de préserver l’image des Émirats arabes unis de toute critique, quelle qu’en soit la forme.
Le prix de l’intégrité
Tous les journalistes marocains ne se sont pas pliés à cette logique. Certains ont résisté, au prix de leur liberté, arrêtés ou emprisonnés pour avoir refusé de se soumettre.
D’autres, en revanche, continuent selon ces témoignages à alimenter un flot de contenus hostiles à l’Algérie, dans un système que plusieurs observateurs relient à des flux financiers opaques, associés par certains rapports internationaux à des soupçons de blanchiment visant les Émirats arabes unis.
Lotfi L.-E.
