Nassira Seddi, entrepreneure culturelle et fondatrice de Caravansérail à Algérie Confluences : «Le patrimoine algérien ne doit pas rester sous cloche»

De Bou-Saâda à Lille, Nassira Seddi a fait de la préservation de la mémoire algérienne une véritable mission de vie. Installée dans le Nord de la France, elle a créé avec Caravansérail un espace chaleureux dédié à la découverte et à la transmission du patrimoine. Costumes, architectures, traditions et récits oubliés nourrissent son travail, guidé par une conviction : ce qui n’est pas transmis risque d’être raconté par d’autres, souvent à travers des clichés.
Bou-Saâda occupe une place particulière dans sa démarche. Au-delà de la figure d’Étienne Dinet et des images folkloriques, Nassira met en lumière une ville vivante et créatrice, à travers ses femmes, ses artisans et ses artistes. Son engagement s’étend à toute une Algérie riche et plurielle.
À l’heure où les réseaux sociaux s’emparent de ces questions, elle rappelle l’importance de préserver la mémoire avec justesse et sincérité.
Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, ses combats et son engagement pour une identité qu’elle défend chaque jour avec le cœur.

Propos recueillis par Razyka Tiar

Algérie Confluences : Bou-Saâda est au cœur de votre histoire personnelle. Qu’est-ce que cette ville vous a transmis lorsque vous étiez enfant, et qu’est-ce que vous avez compris plus tard de cette ville que vous ne perceviez pas encore à l’époque ?
Nassira Seddi : Bou-Saâda est mon oasis natale. J’y ai grandi jusqu’à mon départ pour Alger, après le baccalauréat, dans une communauté marquée par l’hospitalité, la solidarité et le partage.
Je garde le souvenir des femmes, de leur humour et de leur générosité, des moments autour du tissage et du couscous, des mariages, des deuils et des sorties à l’oued. Je ne savais pas encore que ces gestes constituaient un héritage vivant.
J’ai grandi dans la maison de mon grand-père maternel, construite dans le style mauresque et louée plusieurs années à l’artiste belge Édouard Verschaffelt, qui y vivait et y avait installé son atelier.
Cette découverte a changé mon regard sur ce lieu intime. J’accompagnais aussi mon grand-père dans son échoppe et les rues de la ville, des souvenirs simples qui ont nourri mon attachement à cette mémoire.
C’est en quittant Bou-Saâda, puis en vivant en France, que j’ai pris conscience de la richesse de cet héritage, fait de lieux, de pratiques, de liens et de récits transmis de génération en génération.
La distance m’a appris à le regarder autrement et a renforcé mon désir de le transmettre.

Vous avez choisi de consacrer une grande partie de votre parcours à la culture et au patrimoine. À quel moment cette passion est-elle devenue un véritable engagement ? Y a-t-il eu une rencontre, une personne, un objet, une histoire ou un événement qui a déclenché cette volonté de transmettre ?
Mon engagement est véritablement né en France, après mon arrivée en 1997. En découvrant les manifestations consacrées aux cultures du monde, je me demandais souvent pourquoi l’Algérie y était si peu représentée. Je me suis alors dit, puisque personne ne le faisait, j’allais le faire. J’ai préparé mon projet avant de retourner en Algérie, où j’ai découvert une formidable créativité, portée par des artisans, des artistes et une nouvelle génération qui réinventait les savoir-faire de ses parents et grands-parents. J’ai compris que je ne voulais pas seulement faire connaître des objets, mais aussi raconter les histoires, les territoires et les mémoires qu’ils portent. C’est ainsi que ma passion est devenue un engagement et que Caravansérail s’est transformé en un espace de transmission et de rencontre autour de l’Algérie.

Vous avez créé Caravansérail, qui est devenu un véritable espace de découverte et de valorisation de la culture algérienne. Qu’aviez-vous en tête lorsque vous avez lancé cette aventure ? Et qu’est-ce que Caravansérail représente pour vous aujourd’hui, après toutes ces années ?
Après une licence en psychologie et sciences de l’éducation à Alger, huit ans d’expérience professionnelle et un master en ingénierie de la formation et du marketing à Lille, j’ai choisi l’entrepreneuriat face à un marché du travail difficile d’accès. Je voulais créer un projet qui ait du sens, autour de l’Algérie, de ses savoir-faire et de sa diversité.
Je me suis dit que, puisque personne ne le faisait, j’allais le faire. C’est ainsi qu’est né Caravansérail, une entreprise pionnière dans la commercialisation de l’artisanat algérien à l’étranger. Sur le terrain, j’ai découvert derrière chaque création une histoire, un territoire et une mémoire. Mon ambition était d’aller au-delà des objets, de faire connaître ceux qui les créent et de montrer l’Algérie autrement. Aujourd’hui, Caravansérail est bien plus qu’une entreprise. C’est une aventure humaine, un espace de rencontre entre les cultures où se transmettent les savoir-faire et la richesse d’un patrimoine vivant.

Vous avez travaillé sur des domaines très différents : costumes, architecture, arts, mémoire, patrimoine immatériel, artistes et histoire locale. Qu’est-ce qui vous attire dans un objet patrimonial ? Est-ce sa beauté, son histoire, les personnes qui l’ont créé, ou le risque de le voir disparaître ?
La beauté peut être le premier regard, mais ce n’est jamais la seule raison pour laquelle un objet patrimonial m’intéresse. Ce qui m’interpelle, c’est ce qu’il porte, un territoire, un savoir-faire, une mémoire et des gestes transmis.Un tapis, par exemple, n’est pas seulement une belle pièce. Ses motifs, ses couleurs et sa technique racontent une région. Une robe ou un bijou peuvent également révéler des savoir-faire transmis de génération en génération.
Avec le temps, j’ai pris conscience de la fragilité de cette transmission. Lorsque le dernier artisan disparaît ou que son savoir-faire n’est plus repris, c’est une partie de notre mémoire qui s’efface. Mon travail s’est ainsi progressivement déplacé de l’objet vers ce qui lui donne vie. Préserver le patrimoine, ce n’est pas seulement protéger des objets du temps, c’est permettre aux gestes, aux savoir-faire et aux histoires de continuer à vivre.

Votre travail accorde une place importante aux femmes et aux savoir-faire féminins. Pourquoi était-il important pour vous de remettre en lumière ces femmes qui ont souvent produit, créé et transmis sans que leur nom n’apparaisse dans les récits officiels ?
Au fil de mes voyages et de mes rencontres, j’ai compris que les femmes étaient de véritables gardiennes du patrimoine. De mère en fille, elles ont transmis le tissage, la poterie, la broderie, la vannerie, le perlage et certains savoir-faire liés à la bijouterie. Elles perpétuaient ainsi bien plus que des techniques, elles transmettaient une mémoire. Elles étaient aussi des actrices économiques, contribuant aux ressources de leur famille grâce à la fabrication d’objets destinés à la vente. Pourtant, leur travail est longtemps resté dans l’ombre.
Aujourd’hui, je me réjouis de voir davantage de femmes se réapproprier ces savoir-faire, créer leur entreprise et faire reconnaître leur travail. J’ai voulu contribuer à leur donner plus de visibilité, car valoriser le patrimoine, c’est aussi rendre hommage à celles qui l’ont créé, transmis et continuent à le faire vivre.

Parlons de Bou-Saâda. Vous semblez particulièrement attachée à l’image que l’on donne de votre ville natale. Vous paraît-il réducteur de continuer à la raconter essentiellement à travers quelques clichés, notamment la «tachtchouka», l’image orientaliste ou la figure de Dinet ? Qu’a-t-on oublié de raconter de Bou-Saâda ?
Je trouve réducteur de raconter Bou-Saâda à travers quelques clichés, la chakhchoukha, le sfiti, les scènes folkloriques, les palmiers et les dunes, ou encore l’image orientaliste de la femme, souvent représentée de manière exotique, voire sexualisée. Ces images font partie de notre histoire, mais elles ne peuvent résumer une ville ni ses habitants. Je ne rejette pas l’héritage artistique de Dinet et de l’orientalisme, mais je souhaite aussi raconter une autre Bou-Saâda, celle du savoir, de ses écoles coraniques, de ses érudits, de la résistance et de la transmission.
Une ville-carrefour marquée par le commerce, les rencontres entre différentes populations et confessions, la solidarité et le vivre-ensemble. Bou-Saâda est aussi une ville d’artisans, de poètes, de musiciens, d’écrivains et d’intellectuels, riche de ses jardins et de ses savoir-faire.
Je ne veux pas effacer le regard des artistes, mais le compléter par une histoire racontée de l’intérieur, à travers ses habitants, ses femmes, ses savoirs et sa mémoire. Car une ville ne peut être réduite au regard des autres, elle doit aussi pouvoir raconter elle-même qui elle est.

Vous vivez en France tout en travaillant énormément sur l’Algérie. Est-ce que cette distance vous a permis de regarder votre pays autrement ? Et qu’est-ce que le fait d’être entre deux rives a changé dans votre manière de transmettre la culture algérienne ?
Avec le recul, je me dis souvent que je suis partie pour mieux revenir. C’est en vivant en France et en créant Caravansérail que j’ai redécouvert mon pays, à travers les femmes et les hommes rencontrés du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Des potières de Kabylie aux artisans d’Alger, de Béchar, de Tipaza ou de Tlemcen, j’ai découvert une grande diversité de savoir-faire et de traditions, hérités d’une longue histoire façonnée par les civilisations qui ont traversé l’Algérie.
Après près de trente ans en France, je me sens profondément des deux rives. Cette position me permet de mieux comprendre les deux réalités et de créer des passerelles entre elles.
Parti de l’artisanat algérien, Caravansérail s’est progressivement ouvert aux artistes, aux écrivains, à la création textile et à la littérature, à travers des expositions et des rencontres à Paris, Bruxelles, à l’UNESCO et à la Cité internationale de la langue française. La distance ne m’a pas éloignée de l’Algérie. Elle m’a permis de mieux la comprendre, de mieux la raconter et de la faire découvrir autrement.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont fait naître une nouvelle génération qui s’intéresse au patrimoine.
On voit énormément de pages, de vidéos et de publications consacrées aux costumes, aux villes anciennes, aux traditions et à l’histoire. Est-ce pour vous une formidable renaissance de l’intérêt pour notre patrimoine ou y voyez-vous aussi un risque de simplification, de récupération ou de diffusion d’informations approximatives ?

Je me réjouis de voir une nouvelle génération s’intéresser au patrimoine algérien. Les réseaux sociaux permettent à de nombreux jeunes, notamment franco-algériens, de se réapproprier leur histoire, leurs costumes, leurs savoir-faire et leur culture, et de les défendre. C’est une formidable dynamique.
À mes débuts, j’avais souvent le sentiment de porter ce travail presque seule. Aujourd’hui, cette génération dispose d’outils extraordinaires pour transmettre et partager. Mais cette visibilité doit s’accompagner de rigueur. Nos savoir-faire ayant souvent été transmis oralement et par le geste, il est essentiel de croiser les témoignages avec les archives, les photographies et les travaux des chercheurs.
Et lorsqu’on ne sait pas, il faut savoir le dire. Je crois profondément aux réseaux sociaux comme outils de transmission, à condition de ne pas confondre visibilité et connaissance. Faire aimer le patrimoine est essentiel, mais le faire connaître avec justesse, respect et honnêteté l’est tout autant.

Vous avez commencé votre travail bien avant cette nouvelle vague numérique. Quel regard portez-vous sur cette génération qui arrive aujourd’hui avec beaucoup d’enthousiasme ? Qu’aimeriez-vous lui transmettre comme méthode, comme exigence et surtout comme état d’esprit ?
Je leur dirais d’abord de garder leur enthousiasme, leur curiosité et leur maîtrise des outils numériques, tout en travaillant avec méthode et rigueur. Allez sur le terrain, rencontrez les chercheurs, les
artisans, les artistes et les détenteurs de mémoire. Écoutez-les, valorisez leur parole, croisez les sources et vérifiez les informations. Le patrimoine demande de la rigueur, mais aussi de l’humilité et du respect.
Je leur conseillerais également de respecter le travail de ceux qui les ont précédés. Citer une source, un chercheur ou une personne qui vous a transmis une information, c’est reconnaître que la connaissance se construit collectivement et que beaucoup ont enquêté, collecté, photographié et écrit bien avant nous. Mais surtout, osez de nouvelles façons de transmettre.
Vidéos, podcasts, reportages, visites ou témoignages, tous ces outils peuvent rendre le patrimoine vivant et accessible, notamment aux jeunes. Mon souhait est simple, ne vous contentez pas de montrer le patrimoine. Cherchez à le comprendre, à le respecter et à le transmettre, en donnant envie aux autres d’aller plus loin, de lire, de rencontrer et de découvrir.

Vous avez rencontré au fil de votre parcours des chercheurs, des artistes, des collectionneurs, des passionnés et des personnes qui détiennent parfois une mémoire familiale précieuse. Quelle rencontre vous a le plus marquée et pourquoi ?

Il m’est difficile de choisir une seule rencontre, mais trois expériences autour de la poterie et de la céramique m’ont particulièrement marquée. La famille Bou Mehdi a contribué à l’histoire de la céramique d’art à Alger. Le père, notamment à travers son travail avec l’architecte Fernand Pouillon, a transmis son savoir-faire à plusieurs générations, qui perpétuent aujourd’hui une signature familiale reconnaissable.
La famille Bacha m’a touchée par sa capacité à moderniser la poterie kabyle sans lui faire perdre son identité, prouvant qu’un savoir-faire traditionnel peut évoluer et dialoguer avec le design.
Enfin, les femmes potières de Bédar, dans la région de Tlemcen, continuent de transmettre les techniques héritées de leurs mères et grands-mères à travers une poterie utilitaire façonnée avec des matériaux locaux.
Ces trois expériences montrent que le patrimoine n’est pas figé. Il se transmet, se réinvente et peut être reconnu sans perdre son âme. C’est cette chaîne qui me touche, lorsque la mémoire devient un geste, le geste une création et la création un moyen de transmettre à nouveau cette mémoire.

Et si vous deviez laisser quelque chose aux générations qui viennent ? Quel patrimoine aimeriez-vous absolument sauver, documenter ou transmettre avant qu’il ne soit trop tard ?
Si je devais laisser un message aux générations futures, ce serait que montrer et raconter le patrimoine ne suffit pas. Pour préserver un savoir-faire, il faut permettre à ceux qui le portent d’en vivre, soutenir les artisans, faciliter la commercialisation de leurs créations et encourager la recherche et la documentation.
J’adresse aussi un message aux Algériens, en Algérie comme à l’étranger. Si nous voulons que nos tapis, nos poteries, nos bijoux et nos costumes traditionnels continuent d’exister, achetons-les.
Partager une photographie fait connaître un patrimoine, mais acheter une pièce permet à l’artisan de vivre de son travail et de continuer à créer.
Il faut également encourager les échanges entre artisans, artistes et jeunes designers pour faire évoluer les savoir-faire sans leur faire perdre leur identité, valoriser les initiatives locales et ouvrir de nouveaux marchés. Préserver le patrimoine, ce n’est pas le mettre sous cloche, mais lui donner les moyens d’être pratiqué, créé, transmis et aimé. Un patrimoine vivant doit aussi rester un patrimoine que l’on peut acheter.

Et enfin, une question plus personnelle… Vous avez consacré beaucoup de votre temps à faire connaître les autres : des artistes, des femmes, des traditions, des lieux, des histoires. Mais qui est Nassira Seddi derrière ce combat ? Qu’est-ce qui vous fait encore courir, chercher, organiser, convaincre et recommencer après toutes ces années ?
Derrière Caravansérail, il y a simplement Nassira, une femme algérienne profondément attachée à ses origines et à sa culture, mais toujours tournée vers les autres.
L’Algérie reste le fil conducteur de mon parcours, même si j’ai progressivement ouvert mon caravansérail à d’autres cultures, du Maghreb à l’Afrique et à l’Orient. J’y ai accueilli des artistes et des artisans, organisé des ateliers, des conférences et des expositions, et créé des rencontres qui ont parfois donné naissance à de véritables liens familiaux.

Ce qui me définit, c’est la transmission, l’interculturalité et le lien entre les générations. Même après la fermeture de mes galeries, j’ai poursuivi mon engagement à travers les expositions, les médias, les conférences, les réseaux sociaux et les projets associatifs. Car ce n’est pas le lieu qui fait le Caravansérail, mais ce que l’on y fait circuler. Après plus de vingt ans de rencontres sur le terrain, une question s’impose à moi. Nous avons tant de richesses, de savoir-faire et d’histoires, mais qu’allons-nous réellement en faire ? Il faut aujourd’hui changer d’échelle et considérer le patrimoine non seulement comme un héritage à préserver, mais aussi comme une force économique, humaine et culturelle. Il ne suffit plus de montrer.
Il faut permettre aux artisans de vivre dignement de leur travail, accompagner la transmission, encourager les collaborations avec les artistes et les designers et ouvrir de nouveaux marchés.
En France aussi, les parcours, la mémoire et la contribution des Algériens méritent d’être davantage racontés. Je continue donc à chercher, à rencontrer, à transmettre et à créer des liens, avec les moyens et les compétences dont je dispose. Aujourd’hui, je veux contribuer à faire du patrimoine une force pour ceux qui le portent, pour les territoires et pour le rayonnement de l’Algérie. Il reste tant d’histoires à raconter, mais surtout tant de choses à construire.

R.T.