Massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961 : Des députés français demandent que l’État reconnaisse un «crime d’État»

Deux propositions de résolution déposées à l’Assemblée nationale veulent obliger la France à regarder en face deux des pages les plus sombres de son histoire coloniale.
Enregistrés le 17 septembre, selon le registre des textes de la session parlementaire en cours, ces documents réclament que l’État assume publiquement sa responsabilité dans les tueries de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945, puis dans la répression sanglante des Algériens de Paris en 1961.

17 octobre 1961, une répression que l’État aurait organisée
Le texte numéro 1899, déposé auprès de la présidence de l’Assemblée, compte de nombreux signataires, à commencer par Mathilde Panot, qui préside le groupe de La France insoumise. Ses auteurs y voient l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine de la République. Ce soir d’octobre, des dizaines de milliers d’Algériens vivant en France avaient répondu à l’appel du Front de libération nationale pour dénoncer le couvre-feu discriminatoire imposé le 5 octobre par la préfecture de police de Paris. La mesure visait ceux que l’on appelait alors les «Français musulmans d’Algérie» et les contraignait à rester chez eux de 20 h 30 à 5 h 30.

Selon la proposition, entre 20 000 et 40 000 manifestants, dont des femmes et des enfants, se sont retrouvés à Paris et dans sa banlieue, sans armes.
Les forces de l’ordre, mobilisées en nombre exceptionnel sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon, auraient répondu par une violence extrême. Des centaines de personnes auraient été frappées, torturées ou tuées, certaines jetées dans la Seine.

Quelque 12 000 personnes ont par ailleurs été interpellées en quelques heures et entassées dans des conditions jugées inhumaines, notamment au Palais des sports et au stade Pierre de Coubertin. Le bilan exact reste débattu.

La version officielle de l’époque évoquait trois morts, alors que les travaux d’historiens avancent entre 100 et 300 victimes, le chiffre de 300 attribué à Jean Luc Einaudi étant lui-même discuté.
Pour les auteurs du texte, il ne s’agit ni d’un dérapage ni d’un fait isolé. L’organisation des arrestations, la mise à disposition des stades et des autobus, la mobilisation inhabituelle des policiers leur paraissent trahir un plan de répression méthodique, longtemps dissimulé puis nié.Le document rappelle enfin les étapes de la reconnaissance officielle.

En 2012, François Hollande a admis une «répression sanglante». En 2021, Emmanuel Macron a parlé de «crimes inexcusables», sans aller jusqu’à reconnaître pleinement la responsabilité de l’État.
C’est ce pas que réclame la résolution. Elle demande au gouvernement de qualifier publiquement ces faits de crime d’État, sans en faire porter la charge au seul Maurice Papon, et d’inscrire le 17 octobre au calendrier républicain comme journée nationale de commémoration en hommage aux victimes.

8 mai 1945, la victoire sur le nazisme et le début d’un carnage en Algérie
La seconde proposition, numérotée 1776, porte un intitulé sans ambiguïté. Elle veut faire reconnaître comme crimes d’État les massacres commis à Sétif, Guelma et Kherrata.
Parmi ses signataires figurent notamment Danielle Simonnet, Elsa Faucillon, Fatiha Keloua Hachi, Pouria Amirshahi, Christine Arrighi et Clémentine Autain. Le texte part d’un contraste.

Le 8 mai 1945 est en France et en Europe le jour de la victoire sur le nazisme, mais il marque en Algérie le début d’une répression coloniale sanglante dans la région de Constantine.
Les auteurs ne cachent pas les divergences entre historiens sur le nombre de morts. Le premier bilan français fait état de 1 165 victimes, tandis qu’un représentant du consulat américain à Alger évoquait entre 30 000 et 35 000 morts.

Le mouvement national algérien a de son côté avancé jusqu’à 90 000 victimes, avant que le chiffre de 45 000 ne devienne le bilan officiel en Algérie.
La proposition souligne qu’un décompte précis est impossible, faute de données fiables, avec des archives encore classées ou dissimulées et des corps brûlés. Elle mentionne aussi que l’aviation a largué 41 tonnes de bombes.

Après avoir exposé ces estimations, les signataires formulent plusieurs demandes.
Ils veulent que ces massacres soient reconnus et condamnés comme crimes d’État, que leur mémoire trouve sa place dans le protocole officiel des cérémonies de la victoire sur le nazisme, et que les archives soient ouvertes en totalité, y compris les documents auxquels historiens, chercheurs et descendants des victimes ont aujourd’hui le plus de mal à accéder.
Ils plaident enfin pour un enseignement renforcé de l’histoire de ces événements dans les écoles françaises, et plus largement de l’histoire de la colonisation, en particulier celle de l’Algérie.

Farid B.