L’auteur JAMIL RAHMANI à Algérie Confluences: «Nos racines sont multiples, il faut nous réconcilier avec elles»

Propos recueillis par
Razika Tiar

Algérie Confluences : On associe souvent l’écriture à un refuge ou à une thérapie. Pour l’anesthésiste-réanimateur que vous êtes, confronté au quotidien à l’urgence et à l’intime des corps, l’acte d’écrire est-il une manière de prolonger le soin ou d’y échapper ?
Jamil Rahmani : Pour moi écrire n’est pas une thérapie mais une évasion, une façon de voyager immobile, d’explorer l’inconnu et d’y inscrire une histoire où se mêle l’imaginaire et les souvenirs.
Au fil des mots, un monde prend corps à la fois familier et étranger.
En médecine on n’est pas seulement confronté à l’intimité des corps mais aussi à celui des âmes.
Les patients sont entièrement nus pas seulement physiquement mais aussi moralement, ils sont face à nous dans leur vérité absolue sans masques ni mensonges et c’est sans doute cela qui nous aide à densifier nos personnages, à les humaniser. Le soin ancre dans la réalité des êtres, l’écriture est une plongée dans l’humain, non une issue de secours.

Porter le nom de Slimane Rahmani est un symbole fort pour la mémoire littéraire et ethnologique algérienne. À quel moment ce nom a-t-il cessé d’être une responsabilité intimidante pour devenir un moteur dans votre propre création ?
À vrai dire, j’ai commencé à écrire dès l’âge de sept ans sans savoir que mon grand-père avait cette passion. Il a bien sûr une responsabilité dans mon parcours d’écrivain, il a inculqué à ses enfants et petits-enfants l’amour des livres.
Sa bibliothèque était impressionnante avec de nombreux manuscrits en langue arabe, des dictionnaires, des romans, des essais, des études ethnographiques.
Comme lui, mon père aimait les livres et j’ai grandi au milieu d’eux. Dans tous les endroits au j’ai vécu, ils m’accompagnent et il m’est impossible de m’en séparer.
Mon grand-père est donc à l’origine de mon amour pour l’écriture sans m’intimider d’une quelconque manière. Il a été un moteur, jamais un frein.

Vos romans coécrits avec Michel Canesi ont marqué votre bibliographie. Comment réussit-on à préserver sa voix propre et son identité culturelle au sein d’un processus créatif partagé à deux ?
Nos romans sont hybrides, une part de France, une part d’Algérie. La part algérienne est constante, puissante même dans les romans qui ne parlent pas d’Algérie, à aucun moment elle ne se dilue.
L’identité culturelle algérienne est d’une incroyable richesse et donc impossible à étouffer, Carthage, Rome, Byzance, Constantinople, Médine, Paris ont enrichi le fond Amazigh et, dans ce que j’écris, ces influences sont constantes.
Par ailleurs, Michel et moi sommes unis par la Méditerranée, l’identité Corse est sœur de l’identité Kabyle, il y a donc dans nos écritures des points d’ancrage identiques.

En réanimation, le médecin est souvent confronté au silence du patient sous sédation. Dans vos romans, quelle place accordez-vous à ce qui ne s’exprime pas par les mots, au non-dit et aux silences de vos personnages ?
Dans nos romans, un personnage est souvent présent et c’est Alger. Les paysages expriment ce que l’on ne dit pas, leurs descriptions sont nos silences.
Quand je parle de ma ville, de sa beauté souvent foudroyée, je décris ses blessures,
je montre ce qu’elle a été, ses fissures, ses façades meurtries et cela vaut tous les discours sur l’histoire récente de l’Algérie.
Dans Ultime Preuve d’Amour, une grande place est donnée aux silences de l’héroïne afin de montrer l’étendue de sa souffrance. Elle ne peut pas parler de son passé même à l’homme qui lui est cher et l’amour de cet homme est tellement profond qu’il fait fi du non-dit. Une chanson de Julien Clerc illustre parfaitement cela :
Mais il n’y a qu’elle
Qui sait se taire ainsi
Et elle se cache dans ses silences
Comme une toute petite fille…

En réadaptant Les contes berbères de votre grand-père, vous avez fixé par écrit une matière orale ancestrale. À l’heure du numérique et de l’instantanéité, comment faire pour que ces récits anciens continuent de parler aux nouvelles générations algériennes et de la diaspora ?
Il faut les diffuser le plus largement possible par tous les canaux dont nous disposons, la radio, la télévision, les réseaux sociaux, ces contes appartiennent à tout le monde, la crise du livre est liée au développement des outils informatiques et téléphoniques, servons-nous de ces outils pour que notre mémoire reste vivante.

Vous observez le paysage culturel depuis la France tout en gardant une attache viscérale avec l’Algérie. Selon vous, quel est aujourd’hui le grand sujet ou le grand tabou que la littérature algérienne contemporaine n’a pas encore osé affronter ?
Je ne suis pas un spécialiste de la littérature algérienne car je ne lis ni la langue arabe ni la langue amazigh. Une grande partie de la production littéraire m’échappe donc.
Je ne sais donc pas s’il y a des tabous que les écrivains algériens n’ont pas osé aborder.
Je pense qu’il y a une liberté de ton tant chez les francophones que chez les arabophones ou les amazighophones qui fait que bon nombre sujets ont été abordés.
Je peux simplement parler du livre que j’aimerais écrire sur les nombreuses langues du pays, qui décrirait toutes nos racines sans restriction et tenterait de nous réconcilier avec elles.

Si votre grand-père Slimane Rahmani pouvait lire aujourd’hui votre dernier ouvrage Les femmes de nos vies, quelle est la phrase ou la réaction qui vous toucherait le plus de sa part ?
J’ignore quelle aurait pu être sa réaction à la lecture de notre dernier livre. C’était un homme profondément religieux, un représentant de la société patriarcale du 19e siècle.
Les thèmes du féminisme, de l’euthanasie, de la liberté sexuelle, de l’homosexualité, des souffrances infligées aux femmes par les hommes l’auraient sans doute mis mal à l’aise et je pense qu’il ne m’aurait rien dit.

R. T.