Ce livre qui veut sauver le patrimoine vert algérien: Petits paradis d’Alger de Farid Hireche : le manifeste vert d’un ancien biochimiste

ILaurait pu passer sa vie à scruter des molécules, le nez plongé dans des cornets de laboratoire, à décortiquer la chimie du vivant sans jamais le toucher vraiment.
Farid Hireche a choisi un autre chemin. Né à Melun en 1971, ce fils d’immigrés algériens a d’abord embrassé la rigueur des sciences. Biochimiste de formation, il a ouvert des portes dans l’industrie pharmaceutique, manié pipettes et microscopes, goûté aux certitudes froides de la paillasse. Mais la vie en a décidé autrement. En 1981, à dix ans, il suit sa famille qui retourne «au bled», à Jijel. Là, dans la propriété de son grand-père, il découvre un monde que rien n’avait préparé. Les oliviers tordus par le vent, les chênes majestueux, la terre qui se travaille au rythme des saisons. Les plantations, les récoltes, les fêtes villageoises. Une vie scandée par la nature, loin des hôpitaux et des laboratoires. Cette enfance algérienne le marque au fer rouge. Elle fait de lui, bien plus tard, un militant discret mais obstiné pour le développement durable et la préservation des jardins historiques de son pays d’origine.

Des labos aux paysages, une métamorphose silencieuse
Un jour, il abandonne tout. Les éprouvettes, les blouses blanches, la carrière toute tracée. Il troque le microscope contre la serfouette, la chimie contre la terre végétale. Il devient paysagiste. Non pas cet architecte des jardins qui dessine sur plan, mais un homme de terrain qui pense le jardin comme un dialogue entre le plein et le vide, l’ombre et la lumière, l’humain et le végétal.
Vivre au rythme de la nature, voilà sa nouvelle partition. Son ouvrage, Art des jardins, petits paradis d’Alger, est bien plus qu’un beau livre. C’est un manifeste à fleur de page, une déclaration d’amour à un patrimoine vert que l’Algérie a trop longtemps négligé.
À travers une documentation graphique riche et sensible, Hireche ne se contente pas d’illustrer.
Il propose d’éclairer l’histoire des jardins algérois, ces havres de paix menacés par l’étalement urbain, l’abandon ou l’indifférence.
Il lance un cri d’alarme mais aussi un appel à l’action.
Il invite les architectes à repenser leurs projets en intégrant le végétal comme une nécessité et non un ornement. Il interpelle les artisans pour qu’ils renouent avec les savoir-faire ancestraux. Il en appelle aux citoyens, à tous ceux qui traversent chaque jour des rues de béton sans jamais voir un arbre.
Ce livre, modestement mais avec force, pourrait bien jouer un rôle décisif dans la transformation du paysage de nos villes algériennes.
Car l’Algérie souffre aujourd’hui d’une maladie silencieuse : celle de la minéralisation à outrance, des cités dortoirs sans âme, des espaces publics dévorés par le bitume et le béton.
Les jardins historiques d’Alger, ces petits paradis hérités de l’époque ottomane et coloniale, tombent en décrépitude ou sont tout simplement rasés pour laisser place à des immeubles sans grâce.
Hireche rappelle une vérité simple mais trop souvent oubliée : un jardin n’est pas un luxe, c’est un poumon, un lieu de mémoire, un ciment social.
En replongeant dans le sillon de la tradition, là où le jardin occupait une place de choix dans l’habitat algérien, il nous montre que l’avenir de nos cités ne se joue pas uniquement à coups de grues et de gratte-ciel. Il se joue aussi à hauteur d’homme, sous les frondaisons d’un micocoulier, au parfum d’un oranger, dans ce silence vert qui apaise les foules.
Si les architectes, les urbanistes et les décideurs écoutent cet ancien biochimiste devenu poète des racines, l’Algérie pourrait bien redécouvrir ce qu’elle a perdu en courant après une modernité aveugle : l’art de vivre au rythme des jardins.
Amina S.