Il y a des combats qui se mènent au grand jour, sur les places et dans les palais. Et il y en a d’autres, plus sourds, qui se livrent chaque nuit dans les ruelles de Bab El Oued, les cités de Saoula ou les faubourgs de Mostaganem, où des jeunes désœuvrés basculent, comprimé après comprimé, dans l’engrenage de la drogue et de la délinquance organisée.
Depuis plusieurs mois, l’État algérien a choisi de ne plus regarder ailleurs. Bandes de quartiers, trafic de psychotropes, réseaux transfrontaliers : le gouvernement a fait de ce fléau une priorité nationale, avec en toile de fond une accusation qui revient sans cesse dans le discours officiel, celle d’un Maroc accusé d’alimenter délibérément ce désastre sanitaire et sécuritaire. Le constat, d’abord.
Les bandes de quartiers ne sont plus un phénomène marginal confiné à quelques cités sensibles : elles sont devenues, selon les mots mêmes des autorités, la bête noire de la société algérienne. Agressions, intimidations, trafic de drogue, détention d’armes blanches, constitution de bandes de malfaiteurs et occupation illégale des lieux publics caractérisent désormais l’activité de ces gangs urbains. Un phénomène suffisamment préoccupant pour que le président Abdelmadjid Tebboune s’en saisisse personnellement. Fin juillet, le chef de l’État a promis que l’État continuerait de mener une guerre sans merci contre les bandes de quartier, les services de sécurité étant pleinement mobilisés à cet effet, s’engageant à protéger toutes les familles algériennes.
Ce discours présidentiel s’est traduit, sur le plan institutionnel, par la mise en place d’une véritable architecture de lutte. Le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, Saïd Sayoud, a présidé plusieurs réunions de la Commission nationale de prévention et de lutte contre les bandes de quartiers, consacrées à l’examen d’une stratégie nationale couvrant la période 2026-2029.
Élaborée dans le cadre de l’ordonnance 20-03 relative à la prévention et à la lutte contre les bandes de quartiers, cette feuille de route ne s’est pas construite sur de simples intuitions. Le texte ambitionne de sortir d’une logique purement répressive pour s’attaquer aux racines du mal : école, maisons de jeunes, mosquées, espace numérique sont désormais considérés comme des terrains d’action à part entière, l’objectif étant, selon le ministre, de passer d’une approche d’intervention après la survenance du crime à une approche d’anticipation.
Sur le terrain, cette volonté politique se traduit par une pression policière et militaire de tous les instants. Rien qu’en 2025, les opérations menées par la Gendarmerie nationale ont permis de démanteler 861 bandes de quartier et de procéder à plus de 4 360 arrestations à travers le pays. Cette dynamique ne faiblit pas en 2026. Il y a quelques jours à peine, les services opérationnels de la Sûreté de wilaya d’Alger ont porté un coup sévère à la criminalité de quartier en mettant hors d’état de nuire six réseaux criminels regroupant 42 individus, dont plusieurs multirécidivistes, actifs dans les bandes de quartiers.
Ces opérations, menées sur exploitation de renseignements et d’enquêtes de terrain, ont permis la saisie de 58 armes blanches prohibées de différents calibres, ainsi que des quantités notables de substances psychotropes, de cocaïne, de fusées de détresse, de bonbonnes de gaz lacrymogène et d’un véhicule, pour un butin financier estimé à plus de 21,8 millions de centimes, issu directement de la revente de drogue.
Les mis en cause ont été déférés devant le parquet pour constitution d’association de malfaiteurs, atteinte à l’ordre public et détention de psychotropes en vue de la vente. Car c’est bien la drogue qui irrigue, presque systématiquement, l’activité de ces bandes. Et les chiffres des saisies, égrenés presque quotidiennement par la police, la gendarmerie et l’armée, donnent la mesure de l’ampleur du phénomène. À Batna, la brigade de recherche et d’intervention a intercepté une véritable cargaison dissimulée dans un stratagème digne d’un roman noir : 24 000 capsules de psychotropes camouflées à l’intérieur du chargement de sable d’un camion, découvertes après une fouille minutieuse du véhicule.
Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. À Blida, trois opérations distinctes menées la même semaine ont permis l’arrestation de 19 individus et la saisie de plus de 51 000 capsules de substances psychotropes. À Mostaganem, à Oum El Bouaghi, à Tizi-Ouzou, à Aïn M’lila, les mêmes scènes se répètent : dealers interpellés à leur domicile ou au volant de véhicules bourrés de Prégabaline, ce comprimé surnommé «Saroukh» dans le jargon des trafiquants, devenu la véritable arme de destruction massive de la jeunesse algérienne. L’armée, elle aussi, est montée au front.
Le ministère de la Défense nationale a annoncé fin juillet que des détachements mixtes de l’Armée nationale populaire, déployés dans les secteurs de Béchar, Adrar et Timimoun, avaient réussi à intercepter 45 kilogrammes et 357 grammes de cocaïne, ainsi que 59 997 comprimés de psychotropes, et quatre véhicules utilisés pour le trafic de stupéfiants.
Une opération qui n’est en réalité que la dernière d’une longue série, en juin 2026, les forces de sécurité avaient déjà saisi 111,3 kilogrammes de cocaïne dans les wilayas de Tizi Ouzou et Bordj-Bou-Arréridj, tandis qu’en mai 2026, des détachements de l’armée avaient intercepté plus de 500 kilogrammes de cannabis en provenance de la frontière marocaine, ainsi que 3,2 kilogrammes de cocaïne et près d’1,5 million de comprimés psychotropes.
Cette précision géographique n’a rien d’anodin. Car derrière cette guerre menée dans les quartiers algériens, c’est bien du côté de la frontière ouest que les autorités pointent, depuis des années, l’origine du fléau. L’Armée nationale populaire n’a jamais mâché ses mots à ce sujet, accusant à plusieurs reprises le royaume voisin d’utiliser la drogue comme une arme contre la stabilité algérienne.
Dans un bilan resté célèbre, l’institution militaire avait dénoncé un Maroc qui poursuit sa politique consistant à inonder l’Algérie en drogues et à offrir une protection aux narcotrafiquants, ajoutant que ces réseaux s’efforcent d’atteindre l’épine dorsale de notre société que représente la jeunesse. Sur la seule période 2017-2021, l’ANP avait recensé plus de 3 013 quintaux de kif traité et 7,26 millions de comprimés psychotropes introduits via la frontière avec le Maroc. Ce narratif n’a rien perdu de sa vigueur depuis.
En 2026, les unités de l’ANP ont saisi, en l’espace d’une semaine seulement, 1,8 tonne de kif traité en provenance du Maroc, en plus de grandes quantités de cocaïne et de psychotropes. Un chiffre qui rejoint les constats des organismes internationaux.
Selon un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime cité par plusieurs médias régionaux, le Maroc demeure l’un des plus gros producteurs mondiaux de résine de cannabis, avec une production annuelle estimée entre 2 500 et 3 000 tonnes, dont une partie alimente des réseaux de trafic ciblant à la fois l’Europe et l’Afrique du Nord.
Le Global Organized Crime Index 2025 pointe, de son côté, une extension continue du crime organisé au Maroc, avec une croissance particulière des activités liées au trafic de drogue, dont l’impact dépasse largement les frontières marocaines un constat renforcé, ces dernières semaines, par le démantèlement en Espagne d’un réseau utilisant des drones pour franchir le détroit de Gibraltar chargés de stupéfiants.
Face à cette pression venue de l’ouest, la riposte algérienne s’organise donc sur tous les fronts à la fois, répression policière dans les quartiers, opérations militaires sur les axes frontaliers, mais aussi refonte en profondeur d’une politique publique qui entend, pour la première fois, traiter les causes sociales et éducatives du basculement de la jeunesse vers la délinquance.
Une bataille dont l’issue, à en croire le discours des plus hautes autorités du pays, ne souffre aucun compromis : celle de préserver une génération que les réseaux transfrontaliers de la drogue considèrent, ouvertement, comme leur cible prioritaire.
Farid B.
Bandes de quartiers, drogue, frontière ouest: L’Algérie déclare la guerre à son ennemi de l’intérieur
