Déploiement algérien au Niger : l’Europe n’a pas son mot à dire

La diplomatie européenne, par la voix de son porte-parole Anouar El Anouni, réclame des explications et de la transparence sur le déploiement des forces armées algériennes au Niger. Sur quelle base juridique, morale ou politique l’Union européenne pourrait-elle demander des comptes à deux États souverains ?
La question mérite d’être posée, tant cette exigence trahit un réflexe de tutelle dont Bruxelles peine à se défaire. L’Algérie et le Niger partagent des milliers de kilomètres de frontière et des intérêts de sécurité communs.

Stabiliser le Sahel, protéger les infrastructures énergétiques, dont les gazoducs transsahariens qui approvisionnent l’Europe elle-même, relève d’une logique de voisinage évidente. Leur coopération militaire s’appuie sur un protocole bilatéral, signé en toute souveraineté par Alger et Niamey. Elle n’a besoin d’aucune bénédiction extérieure. Cette agitation européenne a un parfum français. Chassée du Sahel après des années de présence sans résultats, mise en cause par Niamey pour des manœuvres de déstabilisation et pour avoir encouragé une tentative de soulèvement militaire contre le pouvoir en place, Paris encaisse mal de voir l’architecture de sécurité régionale se dessiner sans elle.

Faute de levier direct, elle emprunte les canaux diplomatiques de l’Union pour contrarier un rapprochement qui lui échappe. Sur le terrain, la présence de l’Armée nationale populaire dans le nord du Niger, notamment autour de la base de Madama, rebat les cartes pour tous ceux qui comptaient sur cette région. Pendant des années, cette zone frontalière a servi de terrain de jeu aux trafics d’armes, de drogues et d’êtres humains, ainsi qu’à un terrorisme alimenté par le chaos libyen.

Avec des soldats algériens et nigériens déployés côte à côte, l’espace laissé à ces réseaux se réduit nettement. La France, Israël et leurs relais régionaux, au premier rang desquels les Émirats arabes unis et le Maroc, doivent revoir leurs calculs, tandis que le maréchal Khalifa Haftar, soupçonné d’orchestrer dans l’ombre une partie de ces activités, voit son champ d’action se refermer. La visite à Benghazi du Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, s’éclaire alors autrement. Certains y ont vu un coup porté à l’Algérie. Selon des sources militaires rapportées par Arabi Post, il s’agissait au contraire d’un avertissement. Le chef du gouvernement nigérien portait un message du président Abdourahamane Tiani, réclamant l’arrêt immédiat de l’appui fourni par le camp Haftar, son fils Saddam en tête, aux groupes armés hostiles à Niamey. Devant cette fermeté et les mouvements préventifs coordonnés avec Alger, Haftar aurait promis de cesser toute complicité.

Les territoires libyens ne serviront plus de base arrière pour fragiliser la transition au Sahel. Reste une leçon que Bruxelles et certaines capitales européennes tardent à entendre. Les États africains sont pleinement maîtres de leur territoire. L’époque où le continent servait d’échiquier aux ambitions étrangères, avec des décisions de sécurité dictées depuis l’Occident, appartient au passé.
Qu’il s’agisse de sécuriser les frontières, de bâtir des alliances indépendantes ou de défendre les ressources stratégiques, Alger, Niamey et leurs voisins fixent désormais leurs propres règles.
L’Europe gagnerait à abandonner sa posture de supériorité héritée de l’ère coloniale, car l’Afrique de demain s’écrira par les Africains et pour eux.

Khemissi M.