Dans le cadre feutré de la mairie d’Héricy-sur-Marne, en Seine-et-Marne, une cérémonie discrète mais chargée de sens s’est tenue récemment autour d’un geste rare, la donation officielle du tableau La Mère Clotilde, œuvre du peintre orientaliste Étienne Dinet, par son propriétaire algérien Koudir Benchikou.
Devant le maire Yannick Torres, écharpe tricolore sur les épaules, et une assistance visiblement touchée, la toile a été remise à la ville qui abrita longtemps la mémoire de Dinet, ce peintre français qui fit de Bou-Saâda sa patrie spirituelle et de l’Algérie son âme.
Ce qui aurait pu n’être qu’un acte administratif de transfert de propriété s’est transformé en moment de fraternité franco-algérienne, porteur d’un message que le maire Torres n’a pas manqué de souligner dans son allocution, adressant à cette occasion un chaleureux message d’amitié à l’ensemble des Bou-Saâdis et appelant d’autres collectionneurs à suivre l’exemple du donateur.
Un mécène fidèle à lui-même
Ce qui distingue Koudir Benchikou des simples collectionneurs, c’est que ce geste n’est pas une première.
Auteur du catalogue raisonné d’Étienne Dinet, travail de fourmi accompli avec une rigueur et une passion rares, ce Constantinois d’origine a déjà offert des œuvres du maître au musée de Constantine ainsi qu’au musée de Bou-Saâda, estimant que ces toiles avaient vocation à être vues, étudiées et célébrées par le plus grand nombre, et non à dormir dans des collections privées.
Sa démarche repose sur une conviction simple mais profonde. Les œuvres de Dinet appartiennent à l’histoire partagée de la France et de l’Algérie, et leur place naturelle est dans les institutions publiques des deux pays, accessibles à tous.
Chaque donation est pour lui une façon de réconcilier les mémoires, de tisser ou de retisser des fils que l’histoire a parfois emmêlés.
Dinet, le pont entre deux rives
Nasreddine Dinet, tel était son nom après sa conversion à l’islam en 1913 , est l’une des figures les plus singulières de la peinture orientaliste.
Contrairement à tant de ses contemporains qui peignaient l’Orient de loin ou de passage, il s’y installa définitivement, apprit l’arabe, se lia aux habitants de Bou-Saâda et y mourut en 1929.
Ses toiles ne sont pas le regard de l’étranger sur l’autre : elles sont le regard de quelqu’un qui a choisi de traverser. C’est précisément ce que Benchikou a compris et que ses donations incarnent. Dinet n’est ni tout à fait français ni tout à fait algérien, il est les deux, et c’est sa force. Restituer La Mère Clotilde à Héricy, ville qui conserve une partie de son héritage, c’est honorer cette double appartenance.
Héricy et Bou-Saâda : un lien qui se tisse
La cérémonie a également ravivé un projet plus ancien, initié par Madame Barkhoum Ferhati, celui d’un jumelage, ou du moins d’un lien d’amitié formalisé, entre Héricy et Bou-Saâda.
Le geste de Benchikou aura peut-être été le catalyseur que ce projet attendait. Car il arrive un moment où les discours ne suffisent plus, et où un acte concret, une toile offerte, une main tendue, fait plus pour le rapprochement des peuples que des années de déclarations d’intention.
Le maire Torres l’a bien senti, lui qui a conclu son intervention par un appel à l’émulation. «Que d’autres, où qu’ils soient, s’inspirent de l’exemple de Koudir Benchikou et contribuent à leur tour à cette œuvre de mémoire et de fraternité».
Amina S.
