Le cinéma algérien et mondial est en deuil. Mohamed Lakhdar-Hamina, l’un des plus grands cinéastes africains et arabes, s’est éteint à l’âge vénérable de 95 ans, laissant derrière lui un héritage cinématographique sans égal. Acteur, réalisateur, producteur et militant, il aura traversé le siècle en portant haut les couleurs de l’Algérie à travers le 7ème art.
Né en 1928 à M’sila, le jeune Mohamed manifeste très tôt une passion pour l’image. Après des études en Algérie puis en France, son destin bascule en 1958 lorsqu’il rejoint Tunis où le FLN l’envoie se former aux techniques cinématographiques. C’est le début d’une aventure qui mêlera inextricablement art et engagement politique. Pendant la guerre de libération, Lakhdar-Hamina tourne déjà des films de propagande aux côtés de Djamel Chanderli, comme « Yasmina » ou « Les Fusils de la liberté ». Le FLN, conscient de son talent, l’envoie se perfectionner à l’école de cinéma de Prague, où il se spécialise dans la prise de vue. Ces années d’apprentissage forgeront son style visuel puissant et son sens aigu du cadrage.
L’architecte du cinéma algérien indépendant
Dès 1962, avec l’indépendance, Lakhdar-Hamina devient le principal bâtisseur du cinéma national. Il crée l’Office des actualités algériennes qu’il dirigera pendant plus de dix ans, posant les bases institutionnelles de la production cinématographique algérienne. Son premier long-métrage, « Le Vent des Aurès » (1965), est une œuvre bouleversante sur la guerre d’indépendance, couronnée par le Prix de la première œuvre à Cannes en 1967. Ce succès international marque l’irruption du cinéma algérien sur la scène mondiale.
Les années 1970 voient l’apogée de son art. Après « Hassen Terro » (1968) et « Décembre » (1972), violent réquisitoire contre la torture coloniale, il réalise son chef-d’œuvre absolu : « Chronique des années de
braise » (1974).
Cette fresque épique en six tableaux, retraçant l’histoire de l’Algérie coloniale jusqu’au déclenchement de la révolution, remporte la Palme d’or en 1975 – un prix unique dans l’histoire du cinéma africain et arabe. Nommé à la tête de l’ONCIC (Office national du commerce et de l’industrie cinématographique) dans les années 1980, Lakhdar-Hamina continue de créer malgré les lourdes tâches administratives. « Vent de sable » (1982) et « La Dernière Image » (1985) témoignent d’une écriture cinématographique plus personnelle, tout en maintenant son engagement pour la mémoire nationale.
Un héritage pluriel et vivant
Producteur avisé (il coproduira « Z » de Costa-Gavras), acteur occasionnel (dans ses propres films ou dans « J’accuse » de Polanski), Lakhdar-Hamina a aussi formé des générations de cinéastes. Son dernier film, « Crépuscule des ombres » (2014), clôt une filmographie de près de 20 œuvres majeures.
Plus qu’un simple cinéaste, Mohamed Lakhdar-Hamina était un artiste total dont l’œuvre constitue une véritable mémoire visuelle de l’Algérie contemporaine. Ses films, à la fois poétiques et politiques, intimes et épiques, continueront de parler aux générations futures de la complexité et de la beauté de l’âme algérienne. Avec sa disparition, c’est toute une époque du cinéma algérien qui s’éteint. Mais son œuvre, comme les grands classiques du 7ème art, demeure immortelle.
Les hommages qui affluent du monde entier témoignent de l’universalité de son message et de la pérennité de son art. La meilleure façon de lui rendre hommage ? (Re)découvrir ses films, ces « chroniques des années de braise » qui ont illuminé les écrans du monde et continuent de nous parler, avec une force intacte, des combats, des rêves et de la dignité du peuple algérien .
Amina.S
