Choc pétrolier en vue: Comment Ormuz asphyxie l’économie mondiale

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran vient de précipiter l’économie mondiale dans une zone de turbulences dont elle mesurait mal, jusqu’ici, la vulnérabilité. Ce mince couloir maritime, large par endroits de moins de trois kilomètres, constitue pourtant l’une des artères les plus vitales de la planète.
Par ses eaux transitent chaque jour près de vingt millions de barils de pétrole, soit l’équivalent de la consommation cumulée de plusieurs grandes puissances industrielles.
Un quart des exportations pétrolières mondiales, plus d’un tiers du gaz naturel liquéfié : les chiffres donnent la mesure d’une dépendance dont le monde découvre aujourd’hui le prix.
Les premières secousses de ce séisme stratégique se lisent déjà dans les indices. Le coût d’affrètement des superpétroliers à destination de l’Asie a bondi à des niveaux inédits depuis quatre ans.
Les primes d’assurance pour les navires s’aventurant dans la zone s’envolent, quand elles ne deviennent pas tout simplement prohibitives.
Mais ces chiffres, aussi spectaculaires soient-ils, ne constituent que la partie émergée d’un iceberg dont la masse profonde menace de déstabiliser l’ensemble de l’édifice économique mondial.
Car l’énergie n’est pas un bien de consommation comme les autres. Elle irrigue 95% de l’activité économique. La toucher, c’est atteindre du même geste les prix alimentaires, qui dépendent du coût du transport maritime et des engrais.
C’est frapper les chaînes d’approvisionnement, dont la résilience, déjà mise à rude épreuve ces dernières années, s’effrite à chaque hausse du carburant. C’est menacer jusqu’à la stabilité monétaire, avec le retour annoncé d’une inflation que l’on croyait jugulée et qui pourrait ressurgir avec la vigueur d’un feu couvant que la flambée des prix de l’énergie ravive dangereusement.
Chaque jour de fermeture d’Ormuz enfonce un peu plus les économies importatrices dans l’incertitude.
Les pays asiatiques, grands consommateurs d’énergie, découvrent avec angoisse leur vulnérabilité à des événements situés à des milliers de kilomètres de leurs côtes.
La Chine, premier importateur mondial de pétrole, voit ses approvisionnements menacés et ses coûts de production augmenter mécaniquement.
L’Inde, dont la croissance repose en partie sur un accès abordable à l’énergie, mesure les risques d’un ralentissement qui pourrait freiner son décollage économique. Même l’Europe, engagée dans une transition énergétique complexe, redécouvre le poids persistant des hydrocarbures dans ses équilibres.
Les pays exportateurs eux-mêmes, pourtant premiers bénéficiaires théoriques de la hausse des cours, ne sortent pas indemnes de cette crise. Car à quoi servirait un baril à cent vingt dollars si l’on ne peut plus l’exporter ?
Les États du Golfe, en première ligne, paient le prix le plus immédiat de cette escalade.
Le Qatar, dont les méga-structures gazières dépendent entièrement de ce passage pour atteindre les marchés asiatiques et européens, voit son outil économique vital pris en otage.
L’Irak, qui évacue par Ormuz la quasi-totalité de sa production pétrolière, subit une asphyxie rampante que ses infrastructures alternatives ne pourraient compenser qu’à la marge.
L’Arabie saoudite et les Émirats, malgré les milliards investis dans des oléoducs contournant le détroit, ne disposent que de capacités limitées face au flux colossal qui transitait jusqu’ici par cette porte désormais close. Mais l’onde de choc ne s’arrête pas aux portes du Golfe. Elle gagne progressivement l’ensemble des marchés financiers, hypersensibles à l’incertitude.
Les investisseurs, pris de panique, amorcent des mouvements de repli vers les valeurs refuges.
L’or monte, les indices boursiers vacillent, les capitaux cherchent des abris que la mondialisation des risques rend chaque jour plus rares. Les devises des pays émergents importateurs d’énergie subissent des pressions spéculatives, tandis que les banques centrales, partout dans le monde, revoient leurs projections et leurs stratégies.
L’économie américaine elle-même, malgré sa relative autonomie énergétique retrouvée grâce au pétrole de schiste, ne pourrait rester indemne face à un ralentissement global couplé à une flambée des prix.
Une récession en Asie ou en Europe frappe tôt ou tard leurs exportations, leurs investissements, leur croissance. Et l’inflation importée, via la hausse du coût des biens manufacturés, grignoterait inévitablement le pouvoir d’achat des ménages américains.
Ce que Téhéran démontre par cette action, c’est la porosité nouvelle entre le champ de bataille traditionnel et l’espace économique mondialisé.
La carte d’Ormuz, brandie comme un ultime recours par les stratèges iraniens, s’avère d’une redoutable efficacité pour rappeler au monde que la puissance ne se mesure pas seulement en têtes nucléaires ou en porte-avions, mais aussi en capacité de perturbation des circulations vitales.
Samira G.