Émirats en Afrique : la preuve, s’il en fallait une, qu’Alger avait raison

Il y a des décisions qui, prises dans l’urgence apparente d’une actualité brûlante, se révèlent avec le recul comme des actes de clairvoyance. La rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et les Émirats arabes unis en fait indéniablement partie.
Car derrière le discours policé d’Abou Dhabi sur l’investissement et le développement, c’est une tout autre réalité qui se dessine, méthodiquement documentée par la presse internationale elle-même, celle d’une offensive organisée visant à mettre la main sur les richesses du continent africain et à transformer ses ressources en instruments de puissance.

Terres agricoles, ports stratégiques, infrastructures énergétiques, circuits aurifères, sous la houlette du président Mohamed ben Zayed Al Nahyane, les Émirats ont multiplié, ces dernières années, les prises de position dans des secteurs clés du continent.

Plus de 168 milliards de dollars d’investissements annoncés depuis 2017, selon les données de fDi Markets citées par le Financial Times, un chiffre vertigineux qui masque pourtant une réalité bien plus prosaïque : une part considérable de ces annonces n’a jamais vu le jour, révélant une stratégie de communication autant qu’une stratégie économique.

Car l’influence, pour Abou Dhabi, ne se mesure pas seulement en milliards investis, mais en leviers stratégiques accaparés, en dépendances savamment entretenues. L’or africain en offre l’illustration la plus édifiante.
Dubaï s’est imposée comme la plaque tournante mondiale du commerce aurifère du continent, absorbant, selon les estimations de l’ONG Swissaid, près de 30 milliards de dollars d’or africain chaque année, sans la moindre déclaration officielle. Une hémorragie de ressources qui prive des États déjà fragiles de recettes fiscales vitales, et qui les dépossède, un peu plus chaque jour, du contrôle de leur propre sous-sol.

Mais c’est au Soudan que cette politique révèle son vrai visage, le plus sombre. Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, les rapports s’accumulent, ceux d’experts des Nations unies, d’organisations de défense des droits humains, de spécialistes du suivi aérien, pour documenter l’implication émiratie dans les réseaux d’approvisionnement en armement des Forces de soutien rapide.

Le Financial Times a même reconstitué le parcours de l’or dérobé à la raffinerie de Khartoum au début du conflit, un butin de plus de 1,5 tonne de lingots acheminé, via le Tchad et le Soudan du Sud, jusqu’aux Émirats, à bord d’avions cargo civils et militaires émiratis. Un or de guerre, littéralement, qui finance des forces accusées par l’ONU elle-même de nettoyage ethnique et de génocide au Darfour.

Voilà donc, mis noir sur blanc par des sources qu’on ne saurait taxer de partialité, ce que dissimule le vernis du partenariat économique émirati, une architecture où l’investissement sert de paravent à la captation des richesses, où l’alliance sécuritaire se noue avec des milices accusées des pires crimes, et où la frontière entre coopération commerciale et projection de puissance s’efface purement et simplement.
Un modèle prédateur qui n’épargne aucun État fragile, et qui n’hésite pas à s’accommoder, quand il le faut, des pires atrocités pourvu que les circuits de profit demeurent ouverts. Dans ce contexte, la décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi n’apparaît plus comme un simple différend bilatéral, mais comme un acte de cohérence et de lucidité stratégique.

Un pays qui a toujours fait de la non-ingérence et du respect de la souveraineté des nations un pilier intangible de sa diplomatie ne pouvait durablement composer avec une puissance dont la méthode consiste précisément à piétiner ces principes, en Afrique comme ailleurs.
En choisissant de couper les ponts, Alger n’a pas seulement défendu ses propres intérêts : elle a envoyé un signal à tout un continent, celui qu’aucune souveraineté nationale ne devrait se négocier contre la promesse d’un investissement.

Kh. M.