Benjamin Stora : «L’Algérie ne demande pas de réparations, mais du respect»

Dans un entretien accordé au média belge RTBF, l’historien français Benjamin Stora, spécialiste reconnu de la colonisation et des relations franco-algériennes, a tenu à dissiper une confusion persistante : contrairement à certaines idées reçues, l’Algérie ne demande pas à la France des réparations financières pour les séquelles du colonialisme.
Ce qu’elle réclame, affirme-t-il, c’est «davantage de respect symbolique», autrement dit une reconnaissance sincère et concrète des injustices historiques subies. «Les Algériens ne réclament pas la réparation financière», tranche Stora, natif de Constantine, avant de préciser : «Ils n’ont pas cherché, par exemple, à chiffrer ou à estimer le coût qu’a représenté la pénétration coloniale et qui a conduit, ou aurait conduit, à leur marginalisation économique.» Pour lui, la démarche algérienne s’inscrit dans une quête de dignité mémorielle, non dans une logique comptable.
L’historien insiste sur l’inefficacité politique des dénonciations vagues et générales de la colonisation. «Dénoncer de manière abstraite et générale la colonisation, ça n’a pas d’efficacité politique», affirme-t-il, rappelant les discours d’excuses prononcés par l’ancien président français François Hollande devant l’Assemblée nationale algérienne. Ces gestes, bien que symboliques, doivent selon lui être suivis d’un travail de mémoire plus rigoureux et ciblé. «L’essentiel réside dans le fait de montrer, cas par cas et pas à pas, la véritable nature de l’histoire coloniale et la profondeur de cette histoire», explique-t-il.
Et d’ajouter : «Ça ne peut se faire qu’à travers des exemples précis et concrets, et non en se réfugiant dans l’idéologie abstraite.» Parmi les gestes jugés significatifs, Stora cite la reconnaissance officielle par la France de l’assassinat de Maurice Audin, de celui d’Ali Boumendjel, ainsi que du massacre du 17 octobre 1961 à Paris. «C’est quelque chose d’énorme et de très important», souligne-t-il, estimant que ces actes de reconnaissance ont une portée bien plus profonde que les discours généraux.
Pour Stora, la « guerre des mémoires » se joue dans «l’arène des généralisations abstraites et des idéologies abstraites». Il met en garde : «les dénonciations générales peuvent parfois nous satisfaire, mais elles ne font pas progresser la connaissance réelle.» Ce positionnement, loin d’être une posture diplomatique, reflète une maturité historique algérienne qui refuse la marchandisation du passé. L’Algérie ne demande pas de compensation financière, mais exige que la vérité historique soit dite, que les crimes coloniaux soient reconnus, et que la mémoire des victimes soit honorée. Une exigence morale, portée avec constance, qui place la dignité au cœur du dialogue entre les peuples
Khemissi M.