Le vol de trop dans une relation en crise: Emirates quitte Alger

La communication est aseptisée, presque banale. Un vol qui cesse, des «arrangements alternatifs» proposés, une promesse de «continuité de service».
Pourtant, derrière le langage lisse des relations publiques d’Emirates se cache une tout autre histoire. Celle d’une rupture, non pas technique, mais politique. Celle d’un fossé qui n’a cessé de s’élargir entre Alger et Abou Dabi jusqu’à devenir infranchissable.
Le 3 février 2027, le dernier EK757 décollera d’Alger. Et ce ne sera pas qu’un avion qui s’en va. Ce sera un message. Car il faut bien regarder la réalité en face. Les Émirats arabes unis ne sont pas, dans la région, ce partenaire neutre et moderne qu’ils aiment présenter au monde. Leur empreinte, partout où ils s’invitent, porte une tout autre signature. En Libye, ils ont choisi un camp, armé des factions, participé à l’enlisement d’un pays déjà dévasté.
Au Soudan, leur soutien à certaines forces armées a directement contribué à l’engrenage des violences et à l’effroyable bilan civil qui en découle. Sous le pavillon de l’investissement, c’est souvent une stratégie d’ingérence qui se déploie – faite de pétrodollars, de livraisons d’armes et de calculs d’influence.
Le Sahara occidental ? Les Émirats ont aligné leur diplomatie sur Rabat, épousant sans distance une position qui nie le droit des populations sahraouies à disposer d’elles-mêmes. Là encore, l’argent et les partenariats stratégiques ont servi de liant à une prise de position qui n’a rien d’anodine. Mais c’est sans doute à Ghaza que la fracture atteint son paroxysme. Pendant que des bombes pleuvent sur des civils palestiniens, que le siège se resserre autour d’une population prise au piège, Abou Dabi normalise avec Israël, multiplie les gestes d’apaisement envers Tel-Aviv et endosse, aux yeux de beaucoup, un rôle de facilitateur sécuritaire. Le vernis humanitaire craquelle.
Derrière les tours de verre et les promesses de modernité, certains discernent une collaboration silencieuse avec une machine de guerre dont les rouages sont pourtant largement documentés.
L’Algérie, elle, regarde cette carte et n’en accepte pas les termes. La décision de ne pas prolonger la liaison d’Emirates n’est donc pas un caprice commercial.
C’est un acte politique. Une manière de dire que les relations internationales ne se réduisent pas à des flux de passagers ou à des échanges économiques. Qu’elles engagent aussi une certaine idée de la dignité, de la cohérence et des lignes rouges à ne pas franchir.
On ne peut pas, semble signifier Alger, cultiver l’image d’un État vitrine et, dans l’ombre, contribuer à déstabiliser des voisins ou cautionner des guerres. On ne peut pas se présenter en médiateur tout en alimentant les désordres que l’on prétend apaiser.
Les Émirats ont longtemps séduit par leur pragmatisme affiché, leur capacité à nouer des liens partout, à tout prix. Mais à force de vouloir peser sur tous les plateaux, de jouer les apprentis stratèges dans des crises qui les dépassent, ils finissent par incarner autre chose : une puissance intrusive, prête à acheter des loyautés, à brouiller les repères et à semer, parfois, ce qu’elle promettait d’éteindre.
Alors oui, la fin de la ligne Alger-Dubaï n’est qu’un détail dans le grand livre des relations internationales. Mais les détails, parfois, en disent long. Celui-ci raconte une défiance devenue abîme. Il dit que la politique a un prix, que les choix ont des conséquences, et que derrière un vol annulé, il y a souvent une fracture politique que l’on a choisi, enfin, d’assumer.
Samira G.