Alors que la bande de Ghaza subit depuis plus de deux ans une offensive militaire d’une violence inouïe, un nouveau chapitre s’ouvre dans ce que beaucoup dénoncent comme une entreprise systématique d’effacement. Au-delà des bombardements quotidiens et de la famine qui ronge la population, une stratégie plus silencieuse mais tout aussi brutale se met en place : vider l’enclave de ses habitants pour laisser place à des projets déconnectés du réel, à l’image des fantasmes immobiliers de l’entourage de Donald Trump.
Le point de passage de Rafah, seule fenêtre des Ghazaouis sur le monde extérieur, est devenu le théâtre d’une épreuve insoutenable.
Les Palestiniens qui tentent d’y revenir après avoir fui les combats ou cherché des soins d’urgence en Égypte découvrent un tout autre obstacle que le simple contrôle frontalier. Ce qui devrait être un retour chez soi s’apparente davantage à un chemin de croix moderne.
Dès leur arrivée, ils sont soumis à une batterie de traitements dégradants : interrogatoires poussés, parfois violents, menottage systématique, yeux bandés pour les désorienter davantage. Les quelques effets personnels qui avaient survécu aux déplacements et aux bombes sont confisqués sans explication. Des malades, des blessés graves se voient refuser l’accès aux soins qu’ils étaient partis chercher. Certains se font proposer de l’argent pour faire demi-tour et accepter un exil définitif en Égypte. D’autres, plus inquiétant encore, sont approchés pour devenir des informateurs au service de l’armée israélienne.
L’absurdité tragique de cette situation saute aux yeux : ces hommes, ces femmes, ces enfants savent parfaitement ce qui les attend de l’autre côté du poste-frontière. Ils connaissent les bombardements qui continuent de pleuvoir sur le nord de Ghaza. Ils savent qu’ils retrouveront la faim, le froid des nuits passées sous des tentes déchirées, les privations de tout genre. Ils ont vu leurs proches mourir, leurs maisons réduites en poussière. Pourtant, ils insistent. Ils veulent rentrer. Parce que c’est chez eux. Parce que le déracinement est une seconde mort.
Sur les cinq points de contrôle qui jalonnent ce parcours du combattant, chacun ajoute sa couche d’humiliation. Des militaires israéliens, mais aussi des Palestiniens collaborant avec l’occupant, se relaient pour fouiller, insulter, dépouiller ceux qui ne demandent qu’à fouler à nouveau la terre de leur enfance.
L’odeur de la mort flotte dans l’air, mais ces survivants avancent quand même.
Le résultat est implacable : à peine un quart des personnes autorisées théoriquement à passer franchissent réellement la frontière. Les autres restent coincées dans ce no man’s land psychologique, ou acceptent l’argent qu’on leur tend pour disparaître à jamais.
Sous couvert de procédures sécuritaires, une logique politique se dévoile. Il ne s’agit plus seulement de contrôler des entrées et des sorties, mais de rendre le retour si pénible, si dégradant, que l’idée même de revenir finisse par s’éteindre dans les esprits.
C’est le déplacement forcé par épuisement, la purification ethnique par la lassitude. Une violation flagrante du droit international, qui garantit à tout déplacé le droit de regagner son foyer.
Ce que vivent aujourd’hui les Ghazaouis à Rafah, c’est l’illustration la plus crue d’une politique qui refuse de dire son nom : transformer une terre habitée depuis des siècles en un territoire vide, prêt à accueillir d’autres rêves, d’autres projets, d’autres vies que les leurs. Mais ils reviennent quand même. Parce que rester, pour eux, c’est déjà résister.
M. M.
Ghaza: Le retour interdit, l’humiliation comme politique

