Alors que Paris s’érige en gardienne des principes universels, la diplomatie française dévoile un deux-poids deux-measures qui interroge sur sa conception du droit international. Tandis que le Quai d’Orsay mène une campagne virulente contre Francesca Albanese, Rapporteure spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens, pour avoir simplement exigé le respect du droit humanitaire, le gouvernement français accorde sans sourciller un couloir aérien au Premier ministre israélien, le criminel Benyamin Netanyahou, pourtant visé par un mandat d’arrêt international de la Cour pénale internationale pour crimes présumés de génocide à Ghaza. Comme le ministère de l’Intérieur de Bruno Retailleau a fondé sa campagne contre l’Algérie sur des informations falsifiées, qu’il s’agisse de l’affaire des influenceurs, du dossier Boualem Sansal ou des polémiques sur l’immigration, le ministère des Affaires étrangères a construit son réquisitoire contre Francesca Albanese sur une prémisse délibérément tronquée. La méthode est identique : diaboliser ceux qui rappellent la France à ses engagements, en déformant systématiquement leurs propos. La partition française est éloquente : d’un côté, on excommunie une juriste internationale qui ose demander l’application intégrale du droit international, sans doubles standards. De l’autre, on blanchit par anticipation un chef de gouvernement poursuivi par la CPI pour «extermination» et «actes de génocide» à Ghaza.
Le ministre de l’Intérieur, lui, brandit des arrêtés d’expulsion contre des ressortissants algériens, arguant du respect du droit international, ce même droit que Paris invoque ou ignore au gré de ses intérêts diplomatiques. Mais où s’arrête cet art français du tri sélectif ? Visiblement à la frontière du passé colonial.
Car dans cette géométrie variable, l’État français persiste à dissocier artificiellement les dossiers : l’immigration ne devrait rien avoir à voir avec la mémoire, l’archive, les essais nucléaires, ni avec cette convention migratoire que l’Élysée et le Quai d’Orsay veulent détacher de tout lien avec le contentieux historique franco-algérien. Comme si le droit international pouvait être saucissonné en tranches étanches, les unes contraignantes, les autres facultatives. Car au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit : la volonté française d’imposer un récit unique, débarrassé des pages sombres de la colonisation. Le Premier ministre démissionnaire Édouard Philippe peut bien affirmer que «la colonisation n’était pas un crime»– formule qui n’est pas seulement une provocation, mais une violation de la mémoire des peuples et du droit lui-même. Pendant ce temps, des nations que l’on dit volontiers «criminelles» ont eu l’humilité de regarder l’histoire en face : l’Italie dite «fasciste» a présenté ses excuses à la Libye sous Berlusconi ; l’Allemagne «nazie» a reconnu le génocide des Hereros et Namas en Namibie, avec un milliard de dollars de réparations. Mais la France, patrie autoproclamée des Lumières, se refuse toujours à considérer que le passé colonial puisse engager des responsabilités présentes. Face à cette offensive tous azimuts, Francesca Albanese a opposé une réponse d’une froide élégance, qui en dit long sur la défaite morale de ses accusateurs : «Je ne démissionnerai pas. Et je ne recevrai pas de leçons de pays qui violent le droit international et refusent de condamner des actes de génocide.»
Dans l’échelle des relations internationales, l’histoire refuse d’être piétinée ou contournée. Elle est la première marche, celle sans laquelle tout l’édifice vacille. On ne construit pas une politique étrangère crédible en niant les crimes du passé, en falsifiant les informations du présent, et en choisissant au doigt mouillé quelles obligations internationales méritent d’être respectées. À force de vouloir isoler les «grains» du droit international pour n’en retenir que ceux qui l’arrangent, la France ne parvient qu’à une chose : prouver, une fois de plus, que le crime contre l’histoire finit toujours par se payer cash.
Malik M
Blanc-seing pour Netanyahou, procès pour Albanese: La France et le droit international à géométrie variable

