ASSASSINAT DE SAÏF AL-ISLAM KADHAFI: L’élimination qui menace la trêve fragile en libye

La nouvelle, brutale, est tombée comme un couperet dans le silence relatif des négociations internationales. Saïf al-Islam Kadhafi, fils héritier controversé de l’ancien guide, figure tantôt fantôme tantôt aspirant présidentiel, a été exécuté mardi dernier, dans sa résidence de Zintan. Un assassinat au mode opératoire ciblé – quatre hommes cagoulés, des caméras de surveillance neutralisées – qui projette une ombre menaçante sur les fragiles espoirs de paix en Libye.
L’équipe politique du défunt, par la voix de son conseiller Abdallah Othman, a confirmé les détails de l’attaque et dénoncé un «crime lâche et perfide».
Dans un communique chargé de colère et de deuil, elle a appelé à une enquête internationale indépendante tout en tentant de canaliser la fureur de ses partisans : «Nous vous appelons à faire preuve de retenue et de sagesse. La véritable réponse aux assassins est de rester fidèle à son projet national.»

Un timing qui interroge : pourquoi maintenant ?
La mort de Saïf al-Islam Kadhafi n’est pas un événement isolé. Elle intervient à un moment de convergence politique inédit, bien que précaire, ce qui en fait un acte lourd de sens stratégique.
Ces dernières semaines, un consensus minimal semblait se dégager entre les différentes puissances régionales – Turquie, Égypte, Émirats Arabes Unis, Russie – et parmi les acteurs libyens eux-mêmes.
L’objectif affiché : relancer le processus politique gelé et créer les conditions pour des élections nationales. Le succès relatif des scrutins municipaux avait insufflé un semblant d’optimisme technique.
Dans ce contexte, la présence de Saïf al-Islam était une variable à part. Ancien candidat à la présidentielle, il affirmait sans ambages son intention de se présenter à nouveau.
Porteur d’un discours de «réconciliation nationale» et de «projet réformiste», il s’appuyait sur un réseau tribal puissant et conservait une aura certaine auprès d’une partie de la population lassée du chaos. Son élimination physique, quelques mois avant un scrutin potentiel, ressemble à une opération de nettoyage politique du champ concurrentiel.

Cui Bono ? Les trois pistes d’un crime politique
Les circonstances pointent irrésistiblement vers un assassinat politique. La question centrale devient : à qui profite le crime ?
Aux ennemis de tout processus électoral : les factions les plus radicales, qu’elles soient miliciennes ou idéologiques, ont tout à perdre d’une stabilisation institutionnelle. Un retour à un État de droit signifierait la fin de leurs rentes de situation et de leur impunité.
En éliminant une figure centrale et en risquant de déclencher un cycle de vengeances, elles cherchent à faire dérailler toute la transition et à prouver que la Libye ne peut être gouvernée que par la force.
Aux rivaux politiques directs : Saïf al-Islam était un concurrent encombrant. Son nom, son patrimoine symbolique et son projet de «troisième voie» entre les deux gouvernements rivaux de l’Est et de l’Ouest pouvaient drainer des voix significatives.
Des informations faisant état de discussions avancées entre le gouvernement de Tripoli (Abdulhamid Dbeibah) et les représentants de l’Est (autour du fils de Khalifa Haftar) pour un partage du pouvoir post-électoral donnent du poids à cette piste. Sa disparition simplifie brutalement l’équation.
Aux provocateurs cherchant l’explosion : une troisième hypothèse voit dans cet acte une manœuvre destinée à enflammer délibérément la ligne de fracture tribale et régionale.
En touchant à une figure du clan Kadhafi et de la tribu des Gadhadhfa dans sa forteresse de Zintan, les commanditaires pourraient chercher à provoquer des représailles massives, justifiant ainsi une reprise des hostilités généralisées et enterrant définitivement l’option démocratique.

Un pays au bord de la rechute
L’onde de choc est déjà palpable. La Libye, État sans institutions fonctionnelles, où la sécurité dépend d’alliances de milices instables, est particulièrement vulnérable à ce type d’événement catalyseur.
Le risque immédiat est une escalade des violences tribales ou régionales.
L’appel au calme de l’équipe de Saïf al-Islam sera-t-il entendu ? Rien n’est moins sûr. La tentation de la vengeance est une loi non écrite mais puissante dans le contexte libyen.
Plus profondément, cet assassinat sape la confiance, élément déjà rare, nécessaire à toute négociation. Comment croire en des élections libres et apaisées quand un candidat potentiel peut être exécuté chez lui ? Comment les différentes factions pourraient-elles désarmer et se présenter à un scrutin si la menace de l’élimination physique plane ? Face à ce coup de force, la réaction de la communauté internationale sera un test décisif. Se contentera-t-elle de communiqués de condemnation laconiques, comme si souvent par le passé ? Ou parviendra-t-elle, à travers la Mission des Nations Unies en Libye (MANUL), à imposer une enquête crédible et à exercer une pression réelle sur les acteurs locaux pour qu’ils contiennent les
représailles ?
L’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi est un triste révélateur. Il montre que derrière les pourparlers diplomatiques, la lutte pour le pouvoir en Libye reste un jeu mortel, réglé par les armes et les services secrets. Il rappelle que les racines de la crise, la compétition féroce pour les ressources, l’absence d’État, l’ingérence étrangère, sont loin d’être réglées.
La fragile fenêtre d’opportunité pour une sortie de crise par les urnes vient de se refermer d’un cran. La Libye, une fois de plus, retient son souffle, entre la peur de la guerre civile et le spectre d’une paix devenue encore plus inaccessible.
Malik M.