Drogue, frontières et hypocrisie: Quand le Maroc inonde ses voisins de poison, l’Algérie et la Libye tirent la sonnette d’alarme

Les mots du président du Conseil présidentiel libyen, Mohammed Al Menfi, résonnent comme un aveu douloureux et un réquisitoire à peine voilé. Lors d’un entretien accordé à la plateforme Ather, le dirigeant libyen a levé un coin du voile sur ce qu’il appelle désormais «l’économie des gangs», ce commerce parallèle qui gangrène l’Afrique du Nord entre trafic de carburant et circulation massive de stupéfiants. Et dans ce tableau saisissant, une vérité éclate, crue, incontestable : le poison qui tue la jeunesse algérienne et libyenne porte un nom, et il vient de l’Ouest.
Al Menfi n’a pas prononcé le mot «Maroc» directement. Il n’en avait pas besoin. Quand on évoque des «quantités massives» de drogue saisies par les autorités algériennes, quand on parle de réseaux transfrontaliers interconnectés, quand on mentionne des discussions «entre frères» avec le président Abdelmadjid Tebboun à propos de cargaisons dont «l’origine et les parties impliquées sont connues», le dessin se trace de lui-même.
Les cartes ne mentent pas : à l’ouest de l’Algérie, il y a le Maroc.
Et au Maroc, il y a le cannabis, cultivé à grande échelle, transformé, conditionné, et expédié par tonnes vers les pays voisins. L’ironie est amère. Pendant que Rabat s’emploie, ces dernières années, à normaliser progressivement la culture du cannabis, à la légaliser partiellement, à la transformer en ressource économique «officielle», les conséquences de cette politique empoisonnent littéralement les pays limitrophes.
Ce que le royaume présente comme une modernisation de son agriculture, une régulation d’un secteur jusqu’ici informel, se traduit pour l’Algérie et la Libye par un afflux massif de stupéfiants qui détruisent leur jeunesse, alimentent la criminalité et déstabilisent des régions entières.
La confidence de Menfi est à cet égard éloquente. Lorsqu’il révèle avoir évoqué avec Tebboun une «quantité spécifique» interceptée par les forces algériennes, à une «période déterminée», et que les deux hommes savent pertinemment d’où elle vient et qui sont les commanditaires, il met en lumière une réalité que la diplomatie, par pudeur ou par calcul, préfère généralement taire. Mais le silence n’efface pas les faits : chaque jour,
des tonnes de résine de cannabis, de psychotropes et autres substances franchissent clandestinement les frontières, empruntant des routes rodées,
protégées par des complicités des deux côtés.
Le dirigeant libyen refuse d’en dire plus, par respect du caractère confidentiel des échanges bilatéraux.
Mais ses mots suffisent à esquisser l’ampleur du désastre. «Ces poisons s’inscrivent dans le cadre de réseaux interconnectés traversant les frontières, bénéficiant du soutien de parties internes en Libye», lâche-t-il, comme pour souligner que le fléau ne connaît pas de frontières et que des complicités locales, des deux côtés, permettent à ce commerce mortel de prospérer.
L’Algérie, première concernée, ne cesse de payer un lourd tribut à ce trafic. Ses frontières ouest, longues de plus de 1 500 kilomètres, sont devenues le théâtre d’une guerre silencieuse que mènent quotidiennement les forces de sécurité contre des contrebandiers toujours plus organisés, mieux armés, plus audacieux.
Les saisies se comptent par tonnes chaque année, les barons du trafic adaptent leurs méthodes, et la jeunesse algérienne, principale cible de ce marché, voit son avenir compromis par une addiction qui détruit les corps et les esprits.
Mais le drame ne s’arrête pas aux frontières algériennes. La Libye, plongée dans le chaos depuis 2011, est devenue à la fois un immense entrepôt et une autoroute pour ce trafic.
Les stupéfiants marocains y transitent avant de poursuivre leur route vers l’Égypte, l’Europe ou l’Afrique subsaharienne.
Sur place, ils alimentent une économie parallèle florissante, financent des milices, corrompent des fonctionnaires, et détruisent une jeunesse déjà meurtrie par des années de conflit. Ce que Menfi décrit sous le terme pudique d’«économie des gangs», c’est cette hydre à plusieurs têtes qui mêle trafic de carburant, contrebande de marchandises et commerce de la drogue.
Une économie parallèle qui prospère sur l’instabilité,
les frontières poreuses, et surtout, l’absence de volonté réelle, du côté marocain, de tarir le flot à sa source. Car voilà le cœur du problème, celui que les diplomates évitent soigneusement de nommer : le Maroc, premier producteur mondial de cannabis selon les estimations internationales, entretient depuis des décennies une ambiguïté coupable vis-à-vis de cette culture. Les campagnes de lutte contre le trafic annoncées à grand renfort de communication n’ont jamais réellement entamé la production.
Pire, la récente volonté de «légalisation partielle»
de la culture du cannabis à des fins «médicales et industrielles» est perçue par les observateurs comme une tentative de blanchir une économie criminelle et de la faire entrer dans le circuit officiel, sans pour autant résoudre le problème des exportations illicites vers les pays voisins.
Pendant ce temps, l’Algérie et la Libye tentent de coordonner leurs efforts. Les discussions entre Menfi et Tebboune, les échanges d’informations entre services de sécurité, les opérations conjointes aux frontières témoignent d’une prise de conscience commune face à ce fléau.
Mais ces efforts restent limités tant que la source principale du trafic n’est pas tarie.
Le président libyen évoque également, dans cet entretien, d’autres dossiers brûlants comme la migration irrégulière, liée inextricablement à cette économie parallèle. Mêmes réseaux, mêmes routes, mêmes bénéficiaires.
L’approche libyenne, explique-t-il, rejoint celle de l’Algérie : allier développement des pays d’origine et renforcement sécuritaire pour endiguer le phénomène. Une stratégie de long terme qui contraste avec les solutions cosmétiques souvent mises en avant ailleurs.
Quant à l’Union du Maghreb Arabe, cette construction mort-née que les divergences politiques et les rivalités ont transformée en coquille vide, Menfi tente de sauver les apparences.
La Libye en assure actuellement la présidence, et le dirigeant assure vouloir relancer cette instance régionale. Mais comment parler d’intégration maghrébine quand l’un des membres inonde ses voisins de drogue ?
Comment évoquer un destin commun quand le poison qui tue la jeunesse algérienne porte l’étiquette du voisin de l’ouest ?
Les mots de Mohammed Menfi, par leur franchise mesurée, disent l’essentiel : l’Algérie et la Libye endurent en silence une agression silencieuse mais dévastatrice. Chaque jour, des jeunes tombent dans l’enfer de l’addiction.
Chaque jour, des familles pleurent un fils perdu. Chaque jour, des forces de sécurité risquent leur vie pour intercepter ce flot mortel. Et pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, on cultive, on transforme, on exporte, avec la bénédiction d’un État qui a choisi de faire du poison une ressource nationale. L’histoire jugera. En attendant, la jeunesse algérienne continue de payer le prix fort d’une hypocrisie régionale qui dure depuis trop longtemps.
Farid B.