Un projet de loi en préparation: Vers une interdiction du smartphone pour les moins de 16 ans ?

Une révolution silencieuse est en marche à l’Assemblée Populaire Nationale. Alors que les écrans envahissent chaque recoin du quotidien
et que les enfants manipulent parfois le tactile avant même de savoir parler, le député Moussa Kherfi vient de déposer un texte qui pourrait bien changer la donne. Sa proposition de loi, articulée autour de 14 articles, vise à instaurer un véritable bouclier législatif autour des moins de 16 ans, ces premières victimes d’une révolution numérique qui a oublié de demander la permission. Le constat dressé par l’initiateur du projet est sans appel.
Le smartphone, cet objet devenu extension de la main pour des millions d’Algériens, n’est plus un simple outil de communication. C’est une porte ouverte sur un univers numérique tentaculaire, un flux continu d’images, d’informations et d’interactions qui submerge des cerveaux en pleine construction. Sans garde-fou, cet espace sans limites devient un terrain miné pour des enfants qui n’ont pas encore les armes pour y faire face. Les arguments scientifiques appuient l’urgence de la démarche.
Derrière la lumière bleue des écrans se cachent des dégâts bien réels : nuits perturbées, yeux fatigués, corps qui s’alourdissent faute de mouvement. Mais les stigmates les plus profonds sont peut-être ceux que l’on ne voit pas. Anxiété, repli sur soi, difficultés à interagir avec le monde réel, retards dans le développement neuro-psychique.
Autant de cicatrices invisibles que laissent des heures passées à défiler sur des écrans plutôt qu’à explorer
le monde.Le texte proposé ne se contente pas
d’alerter, il agit. L’article 4 pose la pierre angulaire du dispositif : l’interdiction pure et simple du smartphone pour les moins de 16 ans, sauf lorsque l’écran se fait outil pédagogique sous le regard bienveillant des parents.
Une mesure radicale qui pourrait sembler excessive si elle ne répondait à une urgence que les familles
algériennes constatent chaque jour dans leurs foyers. L’école, ce sanctuaire du savoir, retrouverait elle aussi sa vocation première.
L’article 6 prévoit d’en bannir définitivement ces portables qui fragmentent l’attention, vident les cours de leur substance et transforment les récréations en salle de cinéma muette. Finies les notifications qui interrompent la leçon, finies les vidéos qui circulent sous les tables. L’élève, face au tableau, devrait à nouveau se confronter à l’effort, à l’ennui fécond, à la vraie vie.
Les vendeurs de ces petits écrans seront mis devant leurs responsabilités.
Plus question de fournir un appareil à un mineur comme on vendrait un paquet de bonbons. Les opérateurs de téléphonie devront jouer le jeu, vérifier l’identité, exiger la présence du tuteur légal. Une manière de rappeler que le smartphone n’est pas un jouet, mais un outil adulte avec lequel il faut apprendre à vivre, pas survivre.
Les géants du numérique, ces empires sans frontières qui règnent sur nos vies connectées, sont également visés par le texte. L’article 9 leur impose une obligation jusqu’ici trop souvent négligée : filtrer, bloquer, empêcher que des contenus inadaptés n’atteignent des yeux trop jeunes. Un défi technique et éthique colossal, mais une exigence légitime quand on sait que des algorithmes insensés poussent parfois vers des vidéos violentes ou des défis dangereux. Pourtant, la loi ne pourra pas tout. Le législateur le sait bien, qui place au cœur du dispositif la responsabilité parentale. L’article 10 désigne clairement les pères et mères comme premiers gardiens de la sécurité numérique de leurs enfants.
Une mission délicate à une époque où beaucoup de parents, dépassés par la rapidité des évolutions technologiques, regardent leurs enfants manier des outils qu’eux-mêmes maîtrisent à peine. C’est pourquoi le texte prévoit aussi un volet prévention, avec des campagnes nationales de sensibilisation et l’intégration d’une véritable «éducation numérique» dans les programmes scolaires.
Apprendre à se servir d’un écran avant qu’il ne se serve de vous. Comprendre les mécanismes de l’addiction, les pièges des réseaux sociaux, les dangers du cyberharcèlement. Former des citoyens numériques éclairés plutôt que des consommateurs passifs.
Les sanctions prévues à l’article 13 privilégient d’ailleurs l’éducation à la répression. L’idée n’est pas de punir, mais de responsabiliser.
De faire comprendre que le virtuel a des conséquences bien réelles et que la liberté des uns s’arrête là où commence la santé des autres.
Cette initiative législative répond à une inquiétude que les parents algériens n’osent parfois pas formuler tout haut : et si ces écrans qui occupent tant leurs enfants, qui les calment quand ils sont agités, qui les distraient quand le quotidien est difficile, étaient en train de leur voler quelque chose d’essentiel ? Et si l’addiction silencieuse qui gagne du terrain dans les chambres d’adolescents était en train de fabriquer une génération aux yeux fatigués et à l’âme vide ?
En proposant ce cadre légal, Moussa Kherfi ne cherche pas à diaboliser la technologie. Le progrès n’est pas l’ennemi, et le texte le reconnaît en préservant les usages éducatifs supervisés. Il s’agit plutôt de remettre l’humain au centre, de rappeler que l’enfance a droit à un espace protégé, à des années pour grandir sans être happée par un tourbillon numérique qui ne fait de cadeaux à personne.
Reste à savoir si cette proposition de loi franchira les étapes du processus législatif et deviendra réalité.
En attendant, elle a déjà le mérite d’ouvrir un débat essentiel : à l’heure où tout s’accélère, où les écrans colonisent chaque instant, où nos enfants grandissent les yeux rivés sur des lumières froides, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour préserver ce qui fait l’enfance ? Le temps des décisions approche.
Anais G.