Maroc: L’hémorragie silencieuse de l’emploi agricole

Depuis le début du millénaire, le secteur agricole marocain perd en moyenne 50 000 emplois par an, selon les statistiques officielles.
Cette tendance lourde, qui se maintient depuis plus de vingt ans, affecte l’ensemble des actifs du monde rural, qu’ils soient exploitants familiaux, ouvriers permanents ou saisonniers, et redessine progressivement les équilibres socio-économiques des campagnes, sans que des perspectives de reconstitution d’emplois stables n’émergent. Plusieurs éléments se combinent pour expliquer cette érosion continue. Les aléas climatiques récurrents – sécheresses, stress hydrique croissant, épuisement des ressources en eau – ont considérablement fragilisé les petites et moyennes exploitations, particulièrement dans les régions dépendantes des précipitations.
Ces pressions environnementales s’articulent avec une politique agricole ayant favorisé, ces dernières décennies, un modèle tourné vers l’exportation et la concentration des terres au profit de l’agro-industrie. Si des projets de modernisation ont été lancés, leurs bénéfices ont surtout profité aux grandes structures, accentuant la marginalisation des petits producteurs et accélérant la suppression d’emplois ruraux.
Or, cette réduction massive de l’emploi agricole n’a pas été absorbée par le développement d’autres secteurs productifs.
Les travailleurs quittant les campagnes se dirigent bien souvent vers des villes déjà confrontées à un chômage élevé, une forte précarité et une économie informelle dominante. Ce mouvement d’exode contribue à l’expansion de quartiers périurbains sous-intégrés, tandis que de nombreuses zones rurales se vident, connaissent un vieillissement démographique et un appauvrissement accru, renforçant ainsi les déséquilibres régionaux.
Cette dynamique inquiète également d’un point de vue stratégique, car elle affaiblit la souveraineté alimentaire du pays.
En laissant se contracter l’agriculture familiale et l’emploi rural, le Maroc devient plus dépendant des importations pour son approvisionnement en denrées de base, le rendant vulnérable aux chocs extérieurs et à la volatilité des cours mondiaux.
Malgré l’annonce de plans et de stratégies, la traduction sur le terrain reste limitée, laissant perdurer un sentiment d’abandon face à une crise qui s’installe dans la durée.
Au fond, la disparition régulière de dizaines de milliers d’emplois agricoles chaque année met en lumière les insuffisances d’un modèle de développement rural privilégiant la performance économique immédiate et la concentration des moyens.
Elle fait apparaître un clivage entre un Maroc ouvert sur les marchés internationaux et un Maroc des campagnes fragilisé, où la raréfaction du travail nourrit l’appauvrissement, l’exode et les tensions sociales. Sans une réorientation profonde des politiques publiques, chaque nouvelle crise risquera d’amplifier un processus de fragilisation déjà bien avancé.
M. M.